LES PRECEPTEURS
contenir. Mon gouverneur s'en aperçut. Je devenais inquiet, paresseux, distrait. La nature commençait à m'expliquer une partie de mes réflexions et de mes lectures. Je n'en pouvais faire d'applications que sur moimême. M. du Tertre, père du garde des sceaux des premiers temps honteux de la France, m'accabla d'ouvrages. Il travaillait à l'Histoire des conspirations, conjurations et résolutions de l'Europe (i), ouvrage excellent que l'on connaît. Je devins son copiste. Il me consultait presque comme I\Iolière consultait sa servante. Je profitais beaucoup. On accusa M. du Tertre auprès de mon père de vouloir faire des gens de lettres et des églogues dans le village où il trouvait quelques bergères à son gré.
Me voici de nouveau dans d'autres mains. Un chevalier des Essarts, gentilhomme bien borné, brave officier revenant de la guerre de Bohême et de Bavière qu'il racontait toujours, se chargea de me donner une éducation dont il avait besoin lui-même. [A peine savait-il qu'il y avait eu un Alexandre et un César. Mais je dévorais Quinte Curce et les Commentaires que je trouvai dans une vieille bibliothèque du château de Baudour et je croyais devenir ce qu'ils étaient.] Le siège de Prague, la sortie, l'escalade me tournaient la tête. [Cela me remit dans mon ardeur militaire.] Je croyais devenir tout au moins un maréchal de Saxe.
Il n'avait qu'un seul Uvre (2), les fables de Phèdre, et
(i) Histoire générale des conjurations, conspirations et révolutions célèbres, tant anciennes que modernes, dédiée à S. A. R. le duc d'Orléans, premier priuce du sang. Paris, 1754, 8 vol. in-i6.
(2) Le passage : « Cela... un seul livre », est ajouté en marge. Ligne avait d'abord écrit : « Il ne connaissait que les fables. »
Le siège de Prague dura du 27 juillet au 26 décembre 1742.
l6 FRAGMENTS DE L'hISTOIRE DE MA VIE
me les faisait apprendre par cœur, allait se promener à
cheval. Une fois qu'il voulut me rosser pour n'avoir
pas assez de mémoire, je lui sautai à la figure. J'allai
chercher ma petite épée pour me battre avec lui. On
me sépara de ce pauvre mentor ignorant et colère. C'est,
après mon second abbé, celui dont j'ai fait le moins de
cas.
Cependant pendant ses cavalcades et surtout son
exercice de manège (i) (car il était officier de cavalerie),
je m'échappais quelquefois et voulus, sans pouvoir
réussir, mettre en pratique avec les petites filles de mon
âge la théorie de mon gouverneur précédent. Mais (2),
maladroit dans les expériences que je voulais faire, je
fus forcé de retourner à celles qui ne dépendaient de
personne [que de moi.]
Les jésuites et la cavalerie ayant si mal répondu aux intentions de mon père pour faire de moi un petit prodige, il se jeta dans un parti tout opposé. Un successeur des Arnauld, des Pascal, aussi éclairé, aussi enthousiaste, aussi éloquent, aussi sublime que la meilleure compagnie de Port-Royal, fut choisi pour mettre la dernière main à mon éducation. La dernière, disait-on, mais que de mains s'en mêlèrent encore !
Il s'appelait M. Renault de la Roche-Valain, était
(i) Le manège du château de Belœil est une pelouse entourée d'eau, située à proximité de l'avant-cour. Le souvenir personnel consigné ici par le prince n'est sans doute pas étranger à la description de cet endroit telle qu'il la donne dans son Coup d'œil sur Belœil, où en parlant d'une petite place entourée d'arbres toute proche du manège il dit qu' « on peut y voir les exploits des garçons, l'espièglerie des enfants et les petites malices des filles qui commencent à chercher des amants ou des maris. » Mél., t. VIII, p. 36-37.
(2) Le prince avait d'abord écrit dans B en interligne, puis biflfé : t peu de temps à moi. »