‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 38 sur 173 · LES PRÉCEPTEURS VJ · texte numérisé non relu

LES PRÉCEPTEURS VJ

grand disputeur, profond théologien et appelait le prédicateur du village un corbeau croassant dans l'église de Dieu. Celui-ci avait beaucoup de crédit sur l'esprit de mon oncle, petit maréchal fort borné : celui-là fut accusé d'être janséniste.

Je vois encore deux ânes chargés de Saint-Augustin, de quelques autres Pères de l'Église et de la Bible, arriver avec le gardien du couvent d'Ath (i) pour confondre mon gouverneur. Il eut raison : il n'en fallut pas davantage pour qu'il eût tort. La cabale me priva d'un homme rempli de lumières. J'avais été moliniste sans le savoir avec mes deux jésuites qui m'avaient entretenu de Mme Guyon (2), de Fénelon et du Quiétisme. J'étais devenu janséniste de même avec mon ex-oratorien qui ne me parlait que de Bossuet et me donnait à lire le catéchisme de Montpellier, l'Ancien Testament de Mézanguy (3), l'Histoire des Variations (4), etc. Les premiers m'avaient rendu savant sur Molina et Molinos (5). L'abbé dont j'ai parlé, le seul qui crût en Dieu, m'avait donné à lire Marie d'Agréda (6) et Marie Alacoque (7), et, avec toute mon érudition

(i) Le Frère François Cilienne, récollet; voir Annales, t. VI,

(2) Jeanne-Marie de la Motte-Guyon, 1648-1717, commentatrice de la Bible.

(3) François-Philippe Mésanguy, 1677-1763, janséniste. Le titre exact de l'ouvrage cité est le Nouveau Testament traduit avec des notes, 1729.

(4) Histoire des variations des Églises protestantes, de Bossuet, 16S8.

(5) Louis MoLiNA, 1 535-1 600, jésuite espagnol, auteur du molinisme.

Miguel de Molinos, i 640-1 697, mystique espagnol, auteur du quiétisme.

(6) Marie d'Agréda, 1602-1665, mystique espagnole.

(7) Marguerite-Marie Alacoque, i 647-1 690, religieuse béatifiée en 1864, dont la vie mystique a particulièrement provoqué la dévotion au Sacré-Cœur de Jésu?,

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ecclésiastique, je ne savais pas un mot de la religion.

On s'en aperçut parce que j'avais quatorze ans et qu'on parla de me faire faire ma première commimion. J'allai apprendre tout, depuis la création jusqu'aux mystères, chez le curé du village. Il me dit qu'il n'y comprenait rien non plus que moi. Je crus au christianisme dont on ne m'avait jamais parlé et je fus dévot pendant quinze jours.

Mon père craignant que toutes ces controverses ne m'eussent gâté l'esprit eut encore recours à l'armée française pour former mes mœurs et ma religion. 11 se ressouvint que le chevalier des Essarts avait été déiste et moi aussi par conséquent avec lui. Il demanda à un chevalier de Saint-Maurice, qui était capitaine des houzards de la Morlière, s'il était déiste aussi. Celui-ci lui assura que non. Il le prit pour mon gouverneur. Le chevalier ne mentait pas, car il était athée et nous voilà athées, ou plutôt ne pensant à rien de tout cela.

Il pensait bien plus à moi qu'à Dieu. J'étais à la vérité fort joli. Le chevalier des Essarts m'avait trop peu aimé. Le chevalier de Saint-Maurice m'aimait trop à ce qu'on disait. Nouveaux caquets, murmures, plaintes, accusations dans la maison. Voilà encore mon vieux petit oncle en train. Ce n'étaient plus les écrits de Saint-Augustin qu'il fallait avoir pour confondre mon gouverneur : c'étaient les miens et ceux de M. de Saint- Maurice. Pour en avoir il le mène à la campagne d'où il se doute qu'il m'écrira. Il intercepte sa lettre qui, à la vérité, était extrêmement tendre. Il y avait des plaisanteries sur sa bosse et sur une vierge renommée dans

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