‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 39 sur 173 · LES PRÉCEPTEURS I · texte numérisé non relu

LES PRÉCEPTEURS I

le pays, où il l'obligea d'entendre la messe chemin faisant (i). Me voilà encore sans gouverneur.

Les occupations de tous ceux que j'avais eus auprès de moi ne m'avaient fixé à aucune. Celle de l'histoire était pour moi un objet continuel de travail. J'étais fou d'héroïsme. Charles XII et Condé m'empêchaient de dormir (2). Il me semblait que je devais l'emporter sur eux. Je me pâmais sur Polybe, je commentais les Commentaires de Folard (3). On parlait de guerre. J'avais fait promettre à un M. de Chaponais, capitaine dans Roy al- Vaisseaux, de garnison à Condé, de m'engager dans sa compagnie. Je serais déserté de chez mon père et, sous un nom inconnu, je me faisais déjà un bonheur inexprimable de n'être reconnu qu'après les faits les plus éclatants (4).

Au lieu de ce beau projet, un gouverneur beaucoup plus sage que les autres, et qui malheureusement ne donnait aucune piise sur lui, arriva pour me morigéner. Il seconda mon goût pour l'étude ; il la partagea de manière à la faire fructifier et me donna pour délassement celle de mes auteurs militaires, parmi lesquels

(i) Notre-Dame de Hal. sur la route de Bruxelles à Belœil.

(2) Dans B « m'empêchaient de dormir », mis en marge, remplacent € me tournaient la tête », biffés.

(^i) Jean-Charles, chevaUer de Folard, 1669-1752, auteur d^un Commentaire formant un corps de science militaire.

(4) Dans B, plus bas, Ligne a écrit, puis biffé : « Ai-je dit ailleurs, car je ne veux pas me donner la peine de me relire, que je m'étais arrangé (ah ! oui, je m'en souviens,) pour déserter à quatorze ans, etc. »

je commençai à prendre parmi eux la place, quoique très mince, que j'occupe encore.

M. de La Porte (c'est le nom de ce gouverneur) fut le troisième ex-jésuite que j'eus auprès de moi. Il m'apporta du collège Louis-le-Grand toute cette fleur d'humanités, de littérature et d'urbanité qui fait le charme de ma vie, et formant mon âme en même temps que mon esprit il acquit d'autant plus de droits à ma reconnaissance que je crois que si je valais quelque chose, ce serait à lui que je le devrais.

J'ai eu de bien bonne heure quelques petits doutes, mais M. de La Porte me rendit un peu plus catholique, et tant pour la santé du corps que de mon âme, me fit naître même quelques scrupules.

Mon docteur de l'Église avait eu du goût pour sa blanchisseuse. Saint-Maurice... je l'ai déjà fait entendre. Mais M. de la Porte, par principe et hypocondrie peutêtre, était de bon exemple. Cela fit que lorsque j'avais couru après une lingère qui s'appelait Marie-Anne, je demandais moi-même à aller à confesse et que je trouvais toujours trop peu de chose la pénitence de M. le curé.

Avant cela (c'était sous le règne de l'abbé Fervaques) (i), je me rappelle l'usage que je fis de ma petite épée. Je la regardais tant que des polissons de mon âge se mirent à rire. Je m'en aperçus et songeant à la vengeance je voulus l'assurer par la dissimulation. Je dis : (I Monsieur l'abbé, me permettez-vous d'aller, pour un

(i) Dans S ; t Avant... Fervaques », en marge.

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petit besoin, clans ce grand hangar qui sert d'asile aux daims? » C'était dans le parc de Bruxelles que cela se passait (i). J'y fus bientôt suivi : c'est ce que je voulais. J'y fus bientôt hué : c'est ce que je ne voulais pas. Ma petite épée se tire. On se jette sur moi. Je pique. Je ne suis pas assez fort pour percer. On l'est assez pour me culbuter. Cette première petite colère était de la rage. Je me relève. On m'entoure, on me menace, on rit, ce qui est bien pis. Je donne des coups à droite, à gauche. Je pare vingt coups de poings ou plutôt je les tiens suspendus sur mon visage. Enfin, il m'en tombe un sur le derrière de la tête qui m'étourdit au point que mes petits camarades des rues, avec qui je jouais à la porte de l'hôtel quand je pouvais m'échapper, sont vainqueurs et cassent la coquille de ma petite épée pour gage de leur triomphe.

Plus furieux encore lorsqu'ils me rendent mes armes faussées, démontées, mais humilié, craignant d'autres coups de la part de M. l'abbé, je lui fais une petite histoire. C'était ma première bataille, mais non mon premier mensonge. Je lui dis que quelques daims chassés par les polissons (car on pouvait les avoir vus) m'avaient culbuté et que le désordre où mon épée et moi nous nous trouvions en était la suite. Et l'abbé, pensant vraisemblablement à autre chose, ne m'en demanda pas

davantage.

J'étais coquet et gourmand et je vois qu'on ne se corrige de rien. On habillait les enfants à la houzarde

(i) L'asile pour les daims se trouvait à l'emplacement actuel du Waux-Hall et de la rue ducale. Il abritait alors une centaine de daims dont l'entretien coûtait mille florins annuellement. (Archives de la ville de Bruxelles.)

avant de les habiller ridiculement en beaux messieurs. Je me regardais sans cesse au miroir. Je me trouvais aussi joli que tout le monde me le disait. Je volais tout ce que je trouvais à manger et, en servant la messe, ce qu'on m'obligeait à faire tous les jours, je buvais souvent le vin des burettes. Je ne m'en corrigeai que pour ne pas faire gronder ceux qu'on soupçonnait de

n'y en avoir pas mis.

Ce n'était pas par impiété car j'ai toujours eu assez d'imagination pour être dévot de temps en temps, à l'article près des devoirs à en remplir. Quand il m'en prenait même des accès un peu plus forts je m'abstenais pendant huit jours des péchés qu'on commence, quand on a été précoce comme moi, à treize ans.

Mon premier confesseur me les apprit en me demandant si je les commettais. J'y ajoutai celui de l'orgueil en ie priant de lire ma confession où j'avais fait la plus belle écritiu-e qu'on puisse voir.

Une femme qui avait assez de pouvoir sur l'esprit de mon père — dont je trouvai, soit dit en passant, des lettres et des réponses d'amour de la fille d'un lieutenantcolonel de Teutschmeister nommé Mayer à quatrevingt-quatre ans, — lui dit de me mener à un bal du théâtre (i).

Deux petits masques s'emparent de moi. C'était du feu pour mon cœur et mes sens. J'étais hors de moi.

(l) Dans B, passage bifïë : « La première fois que mes parents, maîtres et gouverneurs me permirent d'ailer à un bal masqué, ils s'en trouvèrent bien mal. »

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