EVEIL DES SENS
On me serrait, m'agaçait, me tourmentait, me caressait, m'inspirait. Heureusement pour mon innocence, M. de La Porte me découvre et vient me tirer du plus charmant des précipices. Mais que de pensées, de désirs, de désordre dans ma tête et dans mon âme !
Il me fut impossible d'étudier de deux jours. Je dis que j'avais une migraine affreuse (i^uoique je n'ai guère menti dans ma vie que lorsqu'ainsi, dans ce moment-là, cela était accessoire), je restai couché deux fois vingtquatre lieures, mais hélas ! je n'y dormis pas.
11 n'y eut que l'amour d'offensé dans ceci. ]\Iais voici deux offenses à l' amour-propre dans un jour, c'est bien pis.
Mon père ayant dans sa loge la princesse de Hornes qui venait de se marier, aussi belle qu'aimable, craignant que je n'en devinsse amoureux, ne veut plus que j'y aille. Mon gouverneur aimait la comédie. — Eh bien, lui dit mon père, vous irez sur les bancs du théâtre. Il y en avait alors partout comme on sait. Quelle grande spéculation ! Ils devaient s'apercevoir l'un et l'autre que de voir de si près des actrices charmantes et de ne rien perdre de ce qui était un peu instructif dans les johs opéras à vaudevilles m'avancerait beaucxDup, entre autres la Chercheuse d'esprit (i). Une mine expr^sive, quelque gaieté dans un couplet, une attitude dans un ballet, me transportaient comme on peut s'en douter.
{i) Dans S « entr'autres... esprit », en marge.
La Chercheuse d'esprii, vaudeville en un acte de Favart (1741). Le nom de « chercheuse d'esprit » est resté dans la langue pour désigner une jeune fille encore innocente qui commence à éprouver le désir de perdre sa simplicité.
Je fais semblant d'être obligé de sortir, je m'arrête dans les coulisses, j'y trouve une danseuse, une demoiselle Grégoire dont je croyais (étant déjà fat alors) que les beaux yeux se tournaient quelquefois vers moi. Je lui fais ma déclaration. Elle se met à rire. D'abord interdit, puis confus, je me dis : « Au moins cette sortie dans la coulisse me servira [pourtant] à quelque chose.
Le duel de M. de Turenne à neuf ans m'avait tourné la tête. J'en avais lu d'autres de jeunes dans des mémoires. « J'ai treize ans, disais-je, et je ne me suis pas encore battu ! » Un officier de trente ans au moins veut entrer sur le théâtre pour s'asseoir sur un banc. Je lui marche sur le pied. — Ce petit prince est maladroit, dit-il. — Non, lui dis-je, c'est bien exprès, car vous m'avez regardé d'un air... Il se met à rire comme Mlle Grégoire, et voilà que dans un quart d'heure je suis traité deux fois comme un enfant.
Pour m'essayer on me faisait aller tout seul, pendant la nuit, dans le jardin de l'hôtel de Ligne, où l'on me faisait croire qu'il y avait des voleurs, et je me mis une fois en embuscade plus de deux heures, derrière un gros arbre, l'épée à la main.
L'envie que j'avais eu de m'en servir au théâtre avait déplu à mon gouverneur mais point du tout à mon père.
C'est à un âge plus avancé qu'on peut voir les nuances du cœur dans celui qui l'est le moins. Je me souviens d'avoir eu des désirs et une espèce de passion dans cet espace de quatorze à quinze ans. Les premiers m'étaient