AVANT-PROPOS XI
cause de la libération de la Grèce soumise au joug ottoman ; il devait aussi réclamer avec insistance du prince Potemkin qu'il rendît la Moldavie et la Valachie indépendantes et marchât sur Bucarest.
Charles- Joseph vécut au bord de la mer Noire des jours enchanteurs ; ses lettres à la marquise de Coigny content avec une verve étincelante ses promenades fantasmagoriques en Tauride ; il date ses messages : « de ma galère », « de Cherson », « de Parthenizza », « de Carassbazar », « de Caffa ou l'ancienne Théodosie », « de Toula ». Puis il quitte ses Tartares et joint Moscou. La grande ville est décimée par la famine. Ligne n'a garde d'oublier de le noter et note aussi le geste romantique de l'archevêque Platon : comme en sortant de son jardin, la princesse Galitzine lui demandait sa bénédiction, il prit une rose avec laquelle il la lui donna.
Mué, un temps, en diplomate, Ligne retom-ne aux armées dès que celles-ci rentrent en scène ; général d'artillerie, placé sous les ordres de Potemkin, « qui n'a d'autre peigne que ses doigts » mais possède un zèle dévorant et du génie, en décembre 1787, c'est d'Élisabethgorod qu'il écrit à Joseph IL L'année suivante, le même souverain reçoit, datées du camp de Novo-Gregori, des lettres du prince d'où celui-ci peut annoncer, au mois de mai, la première victoire du prince de Nassau — dont « l'épée est une baguette de sorcier » — sur le capitan pacha. Du camp sous Oksakof, il envoie le récit des engagements contre les Turcs et pousse un soupir de soulagement lorsqu'il peut enfin quitter une région où il était « bien las de ne voir depuis un an que la mer et des déserts ».
XÏI FRAGMENTS DE l'HISTOIRE DE MA VIE
Il a décrit les délices de Jassy, où, à la fin de 1788, il fait sa cour à des femmes charmantes, issues d'anciennes familles grecques, vêtues de gaze légère cousue de sequins, coiffées de turbans couleur de feu et parlant le roumain.
On le retrouve en juin 1789 à Semlin, devant Belgrade défendue par Osman ; Ligne fait ouvrir la tranchée et contribue ainsi à la prise de la ville. Il y est aidé par des troupes vraiment bigarrées, puisqu'il conunande à la fois à des Hongrois, des Polonais, des Bohémiens, des Tyroliens, des Allemands, des Wallons, des Italiens, des Croates, auxquels sont venus se joindre quinze mille déserteurs français. Il reçoit alors la cravate de commanr deur de l'ordre militaire de Marie-Thérèse.
Les récits des Fragments sont fort mêlés : Ligne conte au fur et à mesure que ses souvenirs lui reviennent et sans chronologie. Il va glanant dans sa prodigieuse mémoire, aidé par les notes de son secrétaire. Mais douze campagnes, quarante étapes de Vienne à Paris ou de l'armée à Vienne, deux cents trajets Bruxelles-Paris, deux voyages en Russie, deux voyages en Pologne, des séjours en Moldavie, en Crimée, en Provence, deux cents voyages encore de ses commandements pendant la paix aux Pays-Bas, à ses campagnes — ce va-et-vient continuel est sensible dans les brefs paragraphes qu'il transcrit dans ses cahiers. Si le lecteur ne peut suivre d'une manière régulière le fil de la carrière, du moins est-il constamment en contact avec la pensée du prince.