‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 44 sur 173 · FETES A BELŒIL 3X · texte numérisé non relu

FETES A BELŒIL 3X

Nous voilà de retour à Belœil et Baudour où ma chambellanie ne m'empêcha pas d'être traité comme un enfant. A peu près la même vie qu'auparavant, mais beaucoup de fêtes. Les deux cours du prince Charles et de la princesse Charlotte de Lorraine y venaient passer un mois tous les ans.

Une de ces fêtes entre autres m'amusa infiniment. On fit bâtir un fort dans le grand étang où, sur des barques, l'on pouvait communiquer en baissant le pontlevis. Il était défendu par des Mores et attaqué par des sauvages. C'est ce qu'ils ûrent en poussant des cris inhumains. Les armes des assiégés étaient des pompes, celles des assiégeants des seringues. Le fort fut emporté malgré les renforts des chaloupes. Deux capucins auparavant ayant \oulu le voir de près, le commandant de la place les retint pour aumôniers, disait-il. Rien n'était plus plaisant de voir les révérends pères sortir mouillés comme des canards.

Une mascarade de l'empereur de Chine fut encore très magnifique et très plaisante. Je me fourrais dans tout cela mouillé et grondé, à l'une de ces fêtes, et une grande pipe cassée entre les dents, à l'autre (i).

mon père, j'achevai à Munich ce que les petites filles du village n'avaient pas eu l'esprit et les petits masques le temps de m'apprendre. Une jolie Bavaroise servant dans la maison de l'Ours noir s'en acquitta à merveille. »

(i) Lettre de M . de la Porte, gouverneur du prince Charles de Ligne, à Mme la marquise de Chasteleer, au sujet des fêtes qui se sont données à Belœil, pendant le séjour de S. A. R. le duc Charles de Lorraine. Tournai, Varié, 1749, 12 p. in-i6.

Quand, plus jeune encore, je me battais avec les enfants des capons (i) de Sainte-Gudule ou les garçons du village avec qui je jouais à la balle après avoir juré ou disputé, j'étais pris sur le fait, je ne pouvais pas avoir de pénitence plus forte que celle de perdre un temps que je trouvais déjà alors si précieux et que je vois perdre à tant de gens. On me faisait copier des « privilèges » à la fin des livres et des « approbations ».

Le premier homme tué que j'ai vu, c'était à une chasse aux loups. J'en tuai un et un chasseur qui en tua deux autres tue en même temps un homme du même coup, qui était posté au crochet d'une route. Quatre loups et lui restèrent sur la place (2).

Doit-on croire aux pressentiments et aux rêves? Je n'en sais rien. J'ai eu de faux pressentiments à Hochkirch et à Oczakow que j'y serais tué et pour Charles à Belgrade et à Ismaël. Mais pour les rêves en voici deux (3), dans deux nuits consécutives, qui ont eu leur effet. J'avais quinze ans, et depuis ce temps-là, je n'en ai pas eu un signifiant (4).

(i) Portefaix du canal.

(2) Le i^' décembre 1753, dans le bois de Stambnigcs. Voir F. Leu- RIDANT, « Un accident de chasse » {Annales du Cercle archéologique d'Ath, 1. 1, p. 51-56).

(3) Variante L : « un qui a eu son effet » au lieu de « deux ».

(4) En marge dans B : « Hélas ! encore un plus de quarante ans après. »

l'oncle mystérieux 33

J'ai eu (i) un oncle sans le savoir. 11 était l'aîné de mon père, beau comme le jour, brave comme César, amoureux comme un chat. Apparemment qu'il fut fidèle comme un chien, car il voulut épouser la demoiselle de ses pensées. C'était une créature charmante, de condition même, un peu, à ce que je crois, mais point assez pour que nos parents l'approuvassent. On le contrarie, il se fâche, il quitte le service où il s'était distingué. On se fâche (2), il quitte le monde. On le désapprouve encore plus, il s'enferme dans un couvent. On est furieux, il remet tous ses biens à mon père et ne se réserve que le troisième étage du petit hôtel de Ligne, un aumônier, un valet de chambre et pour meubles une chaise et un crucifix. Je ne sais pourquoi et comment ce secret fut si bien gardé.

Le grand hôtel de Ligne ayant essuyé plusieurs bombes pendant le siège de Bruxelles, mon père, tout maréchal qu'il était, enfermé et surpris dans la ville fit aller toute sa famille et ses gens dans le petit hôtel parce qu'il était un peu moins exposé. Trois boulets de canon y entrèrent cependant par la porte un jour que j'étais à la fenêtre au-dessus.

J'avais sept ou huit ans. Je ne sais pas ce qui me poussait toujours à grimper tous les jours au corridor où logeait mon oncle l'inconnu. On m'arrêtait. J'aUais jouer ailleurs et je n'y pensais plus.

Six ou sept ans après, je dis en me réveillant à M. de La Porte, mon gouverneur, que mon oncle était mort. Je ne connaissais que celui qui s'appelait le prince Ferdinand et je lui dis : « Le prince Ferdinand est mort aujourd'hui à cinq heures du matin. » J'appris deux

(i) Variante L : « J'avais. »

(2) Variante L : « on en est irrité ».

jours après l'existence et la mort du solitaire (i) : et je vous assure qu'il n'y a rien de plus vrai dans le monde (2).

Le lendemain je rêve que je vois partir mon gouverneur et que mes gens ont ordre de me retenir pour que je ne m'attendrisse pas trop en le voyant monter en voiture. M. de La Porte s'était brouillé avec mon -phre. Un mois après, jour pour jour, ce que j'avais rêvé arriva. Et voilà comme on voit deux rêves bien extraordinaires qui se sont exécutés à la lettre.

M. de La Porte se raccommoda avec lui. Son absence ne fut pas de longue durée.

(i) Variante L ; « qui était arrivée précisément ce jour et à cette heure-là ».

(2) Antoine- Joseph-Ghislain, mort le g août 1750. Voir J. Go yens, 0 L'Oncle mystérieux : Antoine de Ligne reçu novice à Bœtendael {Annales, tome VIT, p. 75-84).

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