‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 45 sur 173 · CAHIER II · texte numérisé non relu

CAHIER II

Quelques accidents graves : à Oczakow ; sur la route à Marly et entre Strasbourg et Luncville ; sur l'étang de Moritzbourg ; sur la Scj'tha ; sur le canal de Bruxelles ; aux courses de traîneaux à Anvers ; sur la mer Adriatiqiae et sur le Bog. — Vie à Belœil. — Sobriquets. — La rente du postillon. — Les mascarades : l'Olympe, la Tour de Babel, les miquelets. — Un déserteur dangereux. — La folie des beaux équipages. — La prédiction de la sorcière à une femme aimée. — Les amours du prince Louis de Wurtemberg et de l'archiduchesse Marie. — Deux suicides empêchés. — Deux accidents de chasse. — Une terrible chute de cheval. — Une dégringolade. — La petite vérole. — Examen de conscience. — Du haut et du bas dans les fortunes et dans les manières,

Je puis dire avoir vu souvent la mort de près (i). Je ne parle pas de la guerre et de ceux qui étaient tués à côté de moi et même sur moi, car j'en secouai un une fois pour qu'au moins il tombât à terre, mais je parle de vingt accidents.

Par exemple au siège d' Oczakow le feu prit par une bougie, de nuit, aux rideaux de mon lit et à une couverture. Presque étouffé de fumée et commençant à sentir la chaleur à mon visage je me levai bien vite.

Outre trois ou quatre chutes de cheval où je restai sans connaissance, presque mort sur mes reins que je

(i) Variante B : « Combien de fois j'ai vu la mort de près ! Je ne parle pas de tant de grandes et petites batailles et sièges où tout tombait à côté de moi, mais j'ai fait tant de chutes en voiture, près des précipices et à cheval. Une nuit huit fois en courant la poste à franc étrier et sans connaissance, ma rosse étant sur mes reins et ma tête sur une grosse pierre. »

crus cassés, j'en fis une en voiture près de la machine de Marly où je roulai jusqu'à la Seine. Trois laquais derrière ma berline (où je tombai sur le corps de Mme de Nieukerke (i), la plus belle femme de Paris, dans ce temps-là, et presque du monde) en sont morts.

Ce qu'il y a de singulier c'est que le maréchal Lacy (2) pensa perdre ses deux meilleurs amis à cinq cents lieues de distance l'un de l'autre, à la même heure, le même jour et de la même façon.

C'était un 23 de mai que je manquai de sortir du monde à pareil jour que j'y suis entré, car c'était celui de ma naissance.

Cet autre était le prince de Dietrichstein (3) qui sauta, dans le royaume de Naples, de sa voiture parce que ses chevaux avaient pris le mors au dents; et j'en fis autant entre Strasbourg et Lunéville parce que, mon postillon étant descendu mal à propos, mes chevaux s'en allaient au diable.

Je connaissais la poste pleine de précipices : au grand galop dans une descente ils m'y conduisaient. Je m'élançai malheureusement sur un de ces tas de pierres qui sont sur les chaussées. Je me fendis la tête à la même place que Dietrichstein, et de même l'on me crut mort pendant quelque temps. On le saigna, m'a-t-on dit, pour le faire revenir à lui. On m'en aurait fait autant, mais il n'y avait pas de chirurgiens où j'étais à deux lieues à la ronde.

(i) Mlle DE NiEuvERKERKE DE Nyvenheim (Mme Pater). Voir comte Fleury, Louis XV intime, p. 29S.

(2) Maurice, comte de Lacy, i 725-1 Soi, feld-maréchal. Voir sa correspondance avec Ligne, Annales, t. IV à VI.

(3) Jean-Charles, prince de Dietrichstein, i 728-1 808.

rUELQUES ACCUDENTS 37

J'ai été noyé deux fois : une dans le grand étang de Moritzbourg (i) où, polissonnant avec d'autres jeunes gens de l'armée, une grande cruche d'eau que jetèrent sur ma tête ceux qui voulaient m'empécher d'abordct, me fit tomber. Un de ces messieurs qui savait nager se jeta après moi et me tira du fond de l'eau où j'étais près de suffoquer.

Je fus bien du temps à reprendre connaissance et rendre toute l'eau que j'avais prise.

Une autre fois, à une terre au maréchal de Bathyany (2), en Hongrie, pour me mener moi-même dans une petite barque sur la Scytha, j'y saute. Elle se tourne parce que je lui fais perdre son équilibre, et me voilà au fond de la rivière.

La peur, la douleur de la suffocation me fait par hasard, je ne sais comment, en me débattant contre la mort apparemment, donner du pied contre le gravier, de manière à me faire revenir sur l'eau. Le pr.'nce de Nassau Usingen (3) qui était de cette partie de plaisir de campagne, entend le bruit que je fais en tombant et me tend une rame que j'ai assez de présence d'esprit et de force encore pour saisir et je suis rendu à la vie

(i) Château des rois de Saxe, fameux par les fêtes grandioses qu'y donnèrent les rois de Saxe et de Pologne.

(2) Charles-Joseph, comte Bathyany, 1697-1772.

{3) Charles-Nicolas-Othon, prince de Nassau-Usingen, 1 745-1 805, célèbre aventurier qui servit successivement la France, l'Espagne et la Russie.

38 FRAGMENTS DK L'hISTOIRE DE MA VIE

et à la société très désappointée de ma triste aven ture.

Je donnai une fois une course de traîneaux très risqueuse sur le canal oh. il y avait déjà un pied d'eau sur la glace qui était en plein dégel. Quoique couvert d'eau nous-même par les pieds de nos chevaux au grand galop, le plaisir d'avoir entre les rênes, ou plutôt entre nos bras, l'objet que nous aimions, nous faisait passer sur les dangers et les inconvénients.

A propos de cela je dirai en passant que (i) j'ai eu une fois cinquante-quatre traîneaux à Anvers qui, avec ma musique du régiment habillée à la turque et (2) mes deux wursts aux flambeaux, avaient très bon air.

Partout, comme on peut s'en douter, soupers, bals magnifiques et dix mille personnes qui nous suivaient

mr les bords du canal.

Un jour, car c'était si bien le jour que le soleil fut cause de l'accident, à une course de pousse-culs, c'està-dire de petits traîneaux guidés, d'une vitesse énorme, par des patineurs, j'en choquai un autre ou plutôt le visage d'un particulier qui y était, et le mien fut tellement brisé que mon nez, un œil, presque une oreille, et tout mon côté droit furent tellement déplacés que

(i) En marge de S : « A propos... que. »

(2) « Ma musique... et » sont en interligne dans S sur les mots t mes quatre houzards » biffés.

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