VIE AUX PAYS-BAS
je n'avais plus la forme humaine. J'étais sans connaissance et tout en sang. On craignait le contre-coup. Mes chairs reprennent aisément, on en fut quitte pour la peur, mais je fus six semaines sans pouvoir sortir.
J'ai essu57é une tempête sur la mer Adriatique, où chacun croyait périr, et j'en fus encore plus près sur le Bog, en Tartarie. L'eau engloutit la nacelle qui tenait à notre barque avec les trois hommes qui y étaient (i).
[Sans amour, point de galanterie. Sans galanterie, point de fêtes. C'est ce qui en a procuré beaucoup de ma part, pendant deux hivers à Bruxelles. Il fallait que je m'amusasse moi-même à amuser le public pour passer quelque temps aux Pays-Bas, car j'ai presque toujours été à Paris ou plutôt Versailles, ou Vienne ou à la chasse, à l'exercice et des revues dans mes terres. Quelle heureuse position ! Elles étaient dans mon gouvernement militaire et civil. Je pouvais être dans vingt heures à Paris, à Londres et à Spa (2).]
J'étais pair, maréchal et sénéchal, grand bailli, président des États, capitaine général de la province du Hainaut autrichien. Outre cela lieutenant général, employé et commandant et j'y avais mon régiment.
(i) Tout ce paragraphe est en marge dans S.
(2) « Mais quelle belle existence ! Sans doute, par exemple, de la plus belle campagne du monde, je pouvais être dans un jour à Paris ou à Londres ou la Haye on Spa. » Nouveau reczteil, t. I, p. 120.
La vie que je menais à mon cher Belœil où des guerres, des voyages et d'autres plaisirs m'empêchaient d'être autant que je l'eusse voulu, était fort heureuse. J'allais lire sans être presque habillé dans mon île de Flore (i) où mon bateau volant retiré me sauvait des importuns et d'où j'allais à mes ouvriers. Je revenais me baigner dans mes jolis bains à côté de ma chambre. Je me couchais et me rendormais ou écrivais dans mon lit, à l'ordinaire jusqu'à trois heures et demie que je dînais avec une douzaine d'officiers de mon régiment.
Je les menais à la chasse ou à l'exercice à Mons, d'où j'en ramenais autant après y avoir laissé ceux-là. On tourmentait les jeunes, on écoutait les vieux, on respectait les dévots quand par hasard il s'y en trouvait. Je les renouvelais de même quelquefois à la parade et quelques bergères, faneuses, moissonneuses ou filles ou sœurs de bailli, grande noblesse du village, me dédommageaient de celle de la ville.
Que de jouissances pures on goûte à la campagne ! Je crois voir encore l'étonnement de ce pâtre de mes bruyères qui, ayant mis une grosse pierre dans son chapeau pour que le vent ne l'emportât pas pendant son sommeil, y trouva en se réveillant deux écus de six francs qu'Angélique (2) y avait mis. Qu'on juge de
(i) L' « île de Flore » est ainsi nommée en l'honneur de la fille du prince Flore, par la suite baronne de Spiegel. Voir dans le Coup d'œil sur Belœil, Mélanges, t. VIII, p. 34-35, la description de cet endroit et comment le prince y passe ses matinées.
(2) Angélique, fille de Jean-Nicolas Servandoni Dhannetaire,