LES MASCARADES A BRUXELLES
La décoration pareille à la figure de la Bible, le nombre et l'habit des ouvriers, outre ceux de la société qui y travaillait aussi, me coiita prodigieusement. Le premier COU]) d'œil enchanta les deux mille spectateurs, car c'était au grand théâtre de Bruxelles que tout cela se passait. La musique qui exprima ensuite la confusion des langues, confirmée par celle de notre danse qui commença tout de suite, en descendant à la course de notre tour, fit aussi le plus charmant effet (i).
J'aimais alors, j'étais aimé et je le savais. Sans cela ni fêtes ni galanteries. Je donnai ensuite la mascarade des miquelets dont les habits, la musique et la danse qui peignaient des victoires de guerre et de chasse dans les montagnes étaient marquées au coin du goût, de la gaieté et presque de la gloire. On quittait, on reprenait les armes de la manière la plus brillante ou la plus agréable. Je choisissais les airs et faisais moi-même tous les programmes (2).
[Une autre fois une noce de village, déjeuner dans le bois, que sais-je, vingt choses dont je ne me souviens pas.
Il y avait vingt femmes à Bruxelles plus jolies les unes que les autres, surtout Mmes d'Arenberg, de Horn, de Maldeghem, de Los Rios, d'Ayrolles, d'Herzelles,
(i) Le 31 janvier 176S. Voir un compte rendu dans la Gazette des Pays-Bas du 4 février 1768.
(2) Voir des programmes de mascarades. Annales, t. V, 38, 44.
d'Hust, etc., (i) aux fêtes dont j'ai parlé. Quand on s'aperçut que je commençais à devenir un peu dangereux, en tirant au sort on trichait et l'on ne me donnait que celles dont on se souciait le moins.]
Voici une grande preuve de ma raison dans tous les temps. Personne ne réfléchit plus que moi après ce qui arrive et moins auparavant. Quelle pauvre tête peuton dire souvent (2). M. de Lacy, pour savoir des nouvelles de l'ennemi, crie sans se flatter de réussir à une vedette, houzard prussien : « Dix ducats si tu désertes ! » Le voilà au galop. En essuyant un coup de carabine de son voisin il nous arrive. Il dit ce qu'il sait. Lacy le paie. Ses nouvelles ne valaient pas cela, mais qu'en faire ensuite? Le général me propose de le prendre à mon service. Il volait, sabrait tout le monde. Il était si dangereux que lorsque je revenais la nuit à mon camp, j'étais obligé de le faire marcher devant moi et d'avoir la main sur un pistolet. Je n'ai jamais su renvoyer personne. Heureusement il tua un Marquetender (3). Il déserta et j'en fus ainsi débarrassé.
Ma folie des beaux équipages a bientôt passé. Mais j'ai eu pendant plusieurs années deux nègres, deux coureurs et quatre housards. Après avoir renoncé au
(i) Voir sur la société de Bruxelles à cette époque les Mémoires du comte de Calemberg, publiés par H. de Backer. (Société des bibliophiles belges, 191 4.)
(2) En marge dans B : Voici... souvent. »
(3) Marketender, vivandier.
PRÉDICTION D l'NE SORCIERE 45
reste, j'ai toujours eu autant de houzards pendant toutes mes campagnes, et j'impatientais l'empereur Joseph lorsque je passais devant lui, au grand galop, pour exécuter un de ses ordres, avec outre cela un officier d'ordonnance de chaque bataillon de grenadiers et de Croates et des régiments de houzards du corps d'armée que je commandais. Il n'avait qu'un vilain palefrenier derrière lui et j'avais plus de vingt personnes à ma suite,
Par avarice, pour ne pas perdre un habit superbe que j'avais fait faire à un de ces houzards qui s'engagent trop dans une escarmouche, je l'allai retirer du feu et m'exposer à être fait prisonnier de peur qu'il ne le fût.
Une femme que j'aimais et qu'une sorcière ne connaissait pas plus que moi était allée la consulter, La femme de chambre Joséphine me dit : « Madame va rentrer, » Je me mets dans son fauteuil et je l'attends. Elle rentre, elle m'y trouve et jette un grand cri. — Qu'avez-vous, lui dis-je? — Ah ! mon Dieu ! me répond-elle, la vieille femme m'a dit : « Méfiez-vous d'un homme en frac noir que vous trouverez à votre place, en rentrant chez vous. Il cherche à vous avoir et vous l'aimez même un peu. Je suis bien aise de vous l'apprendre, »
L'impératrice Marie-Thérèse avait bien eu envie de me trouver coupable dans les amours de mon ami le
prince Louis de Wurtemberg (i) et de l'archiduchesse Marie. Elle m'aurait exilé très maternellement comme Sulkowsky et la princesse de Lamberg, Elle me trouva confident passif (2) et rien de plus, mais point actif pour remettre des lettres ni faire d'autres commissions. Elle sut au contraire que je me moquais de ses œillades et des gros soupirs qu'il poussait à côté de moi, dans le parterre, en bas de la loge de sa belle.
Quand tout cela fut découvert, mon prince fit chercher de la mort aux rats. Je lui dis, ayant intercepté son ordre chez l'apothicaire : « Je veux bien que vous fassiez mourir ceux qui sont dans votre tête, mais je ne veux pas que vous vous fassiez mourir. » Je sauvai son empoisonnement mais non son mariage qu'il fit ensuite par dépit et qui était bien pis encore.
Cela me rappelle un autre empoisonné et l'effet de ces maudits drames noirs. Un jeune homme échauffé des suicides qu'il trouva dans un où j'assistais en sortit pour aller faire le sien tout comme un autre. Il était contrarié par ses parents qui, comme de raison, voulaient l'empêcher d'épouseK. une chanteuse de l'Opéra. Je le suis. Je trouve sa porte fermée et sur le bruit qu'il entend il crie d'une voix sépulcrale : « J'ai deux pistolets à la main pour celui qui la forcera. » Je prends le passe-partout de la maison et un gros domestique que
(i) Louis-Eugène, prince puis duc de Wurtemberg, i 731-1795. Voir Annales, t. VII, p. 117-124.
{2) Dans S « passif » est interligné.