‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 54 sur 173 · PREMIÈRE GARDE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE GARDE

ancien officier à qui j'en laissai les gages (i). Il vécut encore vingt ans. On m'a fait lieutenant-colonel et colonel avec les mêmes qui étaient de ne pas en avoir, et je n'en eus que lorsque je fus lieutenant-général, ayant pris de même, comme général-major, la brigade d'un autre à qui j'aimai mieux laisser ses appointements que d'en demander à la cour. C'est-à-dire que je fis toute la guerre de Sept ans et servis treize ans, sans en avoir un sou.

Pardon de cette digression. Me voilà de retour à Bruxelles. J'y suis amoureux et maladroit. J'y fais des étourderies et des gaucheries. Le carnaval le plus brillant. Mascarades que donne le prince Charles. Je suis Mars à celle de l'Olympe. Je crois que c'est d'un heureux augure, car on parla de guerre. On m'envoie à ma garnison. Je monte ma première garde : c'est le plus beau jour de ma vie (2).

(i) Variante B : « Ne voulant point avoir de grâce ni de mon père ni de la cour, je laissai mes gages de capitaine à celui dont j'eus la compagnie. On me fit lieutenant-colonel avec les mêmes gages qui étaient de n'en pas avoir et colonel de même, parce que celui que je remplaçais était prisonnier de guerre. »

Les pièces relatives à la cession faite par M. van Asserden, capitaine d'infanterie, de sa compagnie dans le régiment de Ligne {1756), sont conservées aux archives de Belœil.

(2) « On n'a que des bonheurs d'enfants. Je ne connais pas de carrière plus heureuse que la mienne. Le remords, l'ambition, la jalousie, n'en ont jamais troublé le cours, c'est-à-dire que je n'ai pas été malheureux, car de vrais bonheurs je n'en ai jamais eu que quatre jours. Celui où j'ai mis la première fois rnon uniforme. Le soir de la première bataille où je me suis trouvé. Le jour où l'on m'a dit pour la première fois qu'on m'aimait et celui où je suis sorti après ma petite vérole. Voilà les quatre où j'ai été le plus aise d'être au monde. Le premier et le dernier ne pourraient pas se répéter et les deux autres ayant été répétés une quinzaine de fois ont bientôt perdu la fraîcheur

La guerre se déclare : et le second plus beau jour de ma vie, je me crois plus que tous les demi-dieux de la Fable. Je marche fièrement à la tête de ma compagnie par un temps, un froid, une glace inconcevable. J'y fais dessus une chute terrible avec mon cheval. Je fais mes embarras, ne me couche point pour veiller à la désertion ou courir après les déserteurs. Et je passe le reste de l'hiver dans mon cantonnement des Ardennes où des chevreuils, des loups et des fêtes au château d' Ansembourg, où l'on se ruinait pour me faire honneur, m'amusèrent infiniment.

J'étais plus impertinent qu'insolent. Je crois que si j'avais eu un peu phis d'expérience et moins de cette timidité mêlée quelquefois à un peu de hardiesse maladroite, les demoiselles du château s'en seraient mieux trouvées encore.

Je fus im peu plus audacieux avec une religieuse de Marienthal (i) et je n'ai point appris qu'elle s'en soit mal trouvée.

On peut voir mes relations de la fameuse guerre de Sept ans dans cinq tomes à ce qu'il me semble, comme celles de mes amours dans le vingt-troisième de mes

de la première sensation délicieuse que j'avais éprouvée. » Mélanges, t. XIII. p. 128.

(i) Marienthal sous Tuntigen (grand-duché de Luxembourg), où se trouvait un couvent de religieuses dominicaines.

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