DETTES
Et, à six pour cent, au risque de tout perdre si j'étais tue, je ne leur devais que deux cent mille florins à la mort de mon père, après avoir tenu le plus grand état à l'armée, donné beaucoup, assez joué et assez voyagé.
J'en reviens à ce moment. On ne se rappelle que les bonnes choses qu'on a vues ou dont on a entendu parler. Je me ressouvenais qu'il avait été brave à la guerre et avait l'air d'un grand seigneur à la cour, et que je l'aurais aimé tendrement s'il avait voulu.
L'impératrice ^larie-Thérèse s'amusait elle-même de la peur que j'avais de lui et vint me dire un jour que je riais et faisait rire les dames de la cour : « Le voilà ! »
Ma terreur amusa tout Schœnbrunn. Et pendant un voyage à Laxembourg où l'empereur m'avait demandé à lui, je courus tant à pied et à cheval, je jouai, je déjeunai, je goûtai et je m'amusai tant que j'eus un accès terrible de lièvre. L'empereur ayant peur lui-même de mon père me renvoya à lui, en ville, où l'on vit que c'était le commencement de la rougeole. Il chercha mes gens au cabaret et alla lui-même à l'écurie me faire atteler sa voiture où il voulut que son chambellan de service m'accompagnât.
[Soit pour dire quelque chose sur mon compte], soit par malice de ceux qui ne m'aiment pas ou maladresse de ceux qui m'aiment, on raconte cent histoires de moi qui n'ont pas le sens commun. On m'en raconte tous
les jours à moi-même et je suis trop paresseux pour dire qu'elles ne sont pas vraies.
J'ai fait des réponses qu'on prétend être charmantes et qui ne valent pas le diable ; des saillies, reparties, espiègleries, plaisanteries qui doivent faire mourir de rire. J'ai joué des tours si piquants, j'ai donné des coups de patte à des généraux quand j'étais jeune et aux souverains quand j'ai été plus âgé. Enfin, je dois avoir dit et fait de si jolies choses qu'il n'y a que quelques gens de goût qui ne m'en soupçonnent pas.
Ceci n'est ni bon ni mauvais et peut passer plutôt pour industrie que pour plaisanterie. J'ai fait toute la guerre de Sept ans sans le sou, ainsi que je crois avoir dit. Mon père [qui ne s'était pas donné la peine de faire ma connaissance ne faisait pas grand cas de moi], après mon mariage, essaya de me donner quelque chose, mais je dépensais dans une semaine ce qu'il me donnait pour un an, et alors il ne me donna plus rien.
Je partis de Prague pour Vienne, après je ne sais quelle campagne, en poste calèche et, étourdi alors, à la vérité comme on ne l'a jamais été, je n'avais pas pensé seulement que je n'avais pas de quoi payer la première poste. Je passai heureusement un général Émeric Esterhazy (i) qui faisait le même chemin. Je dis au premier maître de poste que mon valet de chambre le paierait, qu'étant pressé j'allais en chaise et me faisais suivre de mon équipage. Je le prévins que c'était un drôle de corps et que, quand il mettait sa pelisse, il s'imaginait être un général de houzards. Ce qui fut dit
(i) Comte Émeric Esterhazy, i 726-1 792.
FOLIES A DRESDE 6l
fut fait. On arrête partout mon homme. Il se fâche, il assure qu'il est un grand seigneur lui-même, hongrois de nation, houzard de profession. Chaque maître de poste, se souvenant de moi, porte la main à la tête et dit en riant à ses postillons et aux badauds qui s'attroupent toujours : « Voilà déjà sa folie qui commence, mais point d'argent, point de chevaux ! »
M. d'Esterhazy paya; j'arrivai et, à la vérité, il fut bien servi.
On n'est plus jeune à présent. On préfère le genre Caton au genre catin. Ce n'est pas que j'ai donné dans celui-ci. On ne m'en a pas laissé le temps dans la bonne compagnie, et d'ailleurs je n'ai jamais aimé la mauvaise. Il m'est arrivé très peu d'histoires de filles et aucune de mauvais goût. Mais au lieu des pédants de dix-huit ans auxquels le siècle s'est monté, les officiers du régiment de Ligne que je commandai à vingt et un ans, étant tous du même âge que moi, nous faisions à la vérité beaucoup de train. Comme par exemple, dans un quartier d'hiver à Dresde, de nous promener avec des chaînes, faire les revenants, changer les enseignes des boutiques, faire des contredanses de chaises à porteurs quand nous trouvions des gens qui se faisaient porter en sortant d'un grand souper ; crier au feu, seringuer ceux qui se mettaient aux fenêtres, abattre les tentes, etc. En m'amusant à ceci j'entendis un jour bander un pistolet de la part d'un oihcier qui n'aimait pas les plaisanteries.
Ce sont quelques-unes de ces gaietés bruyantes de tapage et d'étourderie dans les rues et les camps, visà-vis des amis, et quelquefois aux avant-postes, vis-à-
vis des ennemis, qui ont donné lieu aux bêtises qu'on m'a prêtées.
En voici une, par exemple, qu'on m'a rappelée. Je ne me souviens plus si elle est vraie, en tout cas cela n'est pas bien drôle. On dit que je fis passer de dîner tous les officiers du corps d'armée où j'étais. Je fis le caporal d'ordonnance pendant la nuit. J'invitai tout le monde chez les généraux qui ne dînaient jamais chez eux. On les attendit. On crut qu'ils allaient revenir. Il n'y eut que le maréchal Lacy, qui ne comptait avoir qu'une douzaine de personnes, qui en vit arriver soixante. Il s'imagina que c'était la faute de ses aides de camp qui avaient, chacun mal à propos, invité ses amis. Ceux-là ne savaient point, disaient-ils, à quoi pensait le maréchal d'avoir invité tant de monde. Chacun était mal à son aise, mal nourri, mal servi, et de mauvaise humeur. Et les autres officiers qui avaient attendu quittèrent à quatre heures la tente des généraux en disant que c'étaient des vilains et des impertinents.
C'est encore ainsi que, parmi les choses vraies ou fausses et qu'on ne dit que pour se faire rire soi-même et oublier bien vite, je dis (peut-être que cela est vrai) le jour où je trouvai toute la cour de Louis XV sens dessus dessous parce qu'on avait exilé la comtesse de Grammont (i) pour avoir passé devant Mme de Barry en lui donnant un coup de vertugadin : « Voilà ce que c'est que d'en avoir un et de n'avoir pas de considération », (c'est ainsi qu'on nomme une espèce de panier).
(i) Béatrix de Choiseul-Stainville, duchesse de Gramont, 1730- 3794, sœur du duc de Choiseul.
LE PRINCE DE PRUSSE A l'ACADÉMIE 63
A propos de cela, la maréchale de Luxembourg (i) qui y était me dit qu'il n'y avait que trois vertus en France : vertu choux, vertu bleu et vertugadin.
A propos de mauvais bon mot, je me rappelle celui-ci, car il déjoua prodigieusement le prince de Prusse (2) et fit du bien à l'empereur qui craignait un peu que celui-ci n'eût des succès à Saint-Pétersbourg. Le jour qu'il se fit recevoir mal à propos de l'Académie des sciences, où il faisait extrêmement chaud, il eut un évanouissement et je dis à l'impératrice qui me demanda comment avait été la réception : « Le prince s'est trouvé sans connaissance au milieu de l'Académie. »
Comme je n'avais que lieu de me louer de lui, je me permis une petite trahison. Je vis que ce diable de mot courait : je courus aussi après lui et je prévins le prince royal de Prusse en lui racontant que j'avais dit qu'il s'était trouvé mal au milieu de l'Académie sans connaissance. Cela fit qu'on se moqua les uns des autres. Tout le monde fut content et moi aussi. Et plus encore l'impératrice que je fis confidente de cette perfidie innocente et qui pensait de même sur son Académie et sur le prince qui l'ennuyait considérablement.
(i) Madeleine-Angélique de Neufville-Villeroy, veuve du duc DE BouFFLERS, épouse en secondes noces de Charles- François-Frédéric de Montmorency-Luxembourg, i 707-1 787. Voir le portrait de la maréchale par Ligne dans les Mélanges, t. XXVII, p. 47.
(2) Frédéric-//Ê«n'-Louis, de Prusse, 1726-1802, frère de Frédéric le Grand.
Lorsque je baisai la main, à Barczizaraï, à l'impératrice avec tous les Mourzas tartares, à son entrée en Tauride, où tous ceux qui avaient des terres firent cette cérémonie, l'empereur qui avait de l'humeur de la première nouvelle de la révolte des Pays-Bas qu'il reçut ce jour-là, me dit presque avec aigreur, en me prenant par ma toison : « Vous êtes, je crois, le premier chevalier de l'Ordre qui ait baisé la main d'une impératrice de Russie avec des Tartares. » Je lui répondis qu'il valait mieux pour lui et pour moi que je fusse ce jour-là gentilhomme de Crimée que gentilhomme flamand (i).
J'ai fait attendre des empereurs et des impératrices, mais jamais un soldat. J'aime bien mieux attendre moi-même les troupes que d'arriver trop tard.
Un jour que pour mieux courir après une femme que j'aimais et que j'arrêtai trop longtemps sur les escaliers de la cour, l'impératrice Marie-Thérèse attendit plus d'une heure inutilement, elle se fâcha et me fit dire de venir tous les jours dans son antichambre
(i) « Il [Joseph II] n'a eu qu'un petit moment d'humeur l'autre jour qu'il a reçu des nouvelles de la révolte des Pays-Bas. C'était celui où tous ceux qui avaient des terres en Crimée, comme tous les Mourzas et ceux à qui l'impératrice en a donné comme à moi, lui ont prêté serment de fidélité. Il vint à moi et me prenant par ma Toison il me dit : « Vous êtes le premier de l'Ordre qui ait baisé la main avec des seigneurs à barbe longue. — Il vaut mieux, lui dis-je, pour Votre Majesté et pour moi, que je sois avec les gentilshommes tartares qu'avec les gentilshommes flamands. » Mélanges, t. XXI, P- 35-36.
UNE PÉNITENCE DE MARIE-THitRÈSE 65
m'annoncer au chambellan de service, qui ne me ferait entrer que lorsqu'elle m'aurait prouve que c'était moi qui étais fait pour attendre. Je prenais du papier et de l'encre, j'écrivais dans son antichambre, tous les matins, pour ne pas perdre mon temps jusqu'à ce que le chambellan me dît de revenir le lendemain. Enfin, au bout de deux semaines de cette pénitence publique (i), elle me fit entrer et lorsque je croyais avoir la tête lavée, l'impératrice (2) me fit la meilleure mine du monde et me dit : « Savez-vous que je vous ai fait colonel pendant notre petite brouillerie? J'entends mal mes intérêts : vous m'avez fait tuer la campagne de 1757 (3) une compagnie, vous allez celle-ci me faire tuer un régiment ! Ménagez-vous pour mon service et pour votre personne et la mienne (4), »
D'humeur de n'avoir pas eu à la mort de mon père son régiment et sa toison, j'écrivis à M. de Neny (5) que l'impératrice appelait par plaisanterie mon ministre auprès d'elle : « Né dans un pays où il n'y a pas d'esclaves, je saurai porter ailleurs mon petit mérite et ma fortune. » Elle lut cette lettre et furieuse de cette phrase elle fit venir Monsieur son fils, le maréchal Lacy, le prince Venzl Liechtenstein mon oncle, pour tenir conseil de guerre sur mon compte. L'empereur, plus dur encore
(i) Dans B, en marge : « de cette pénitence publique r. (z) Dans B, en marge : a l'impératrice ».
(3) B porte par erreur « 1797 ».
(4) Cette anecdote et la suivante sont racontées avec quelques variantes dans les détails et les paroles de l'impératrice dans une lettre à Caroline Murray, Nouveau recueil, c. I, p. 90-93.
{5) Patrice-François, comte de Nény, i 716-1784, trésorier général et président du Conseil d'État des Pays-Bas.
qu'il l'a été ensuite et qui se faisait dur par système (i), proposa de me congédier au lieu de l'être, car, disait-il, « c'est nous qui le serions si nous le prenions au mot. Prenons l'avance et renvoyons-le. » Mon oncle, pour faire le romain à mes dépens, proposa de me mettre dans une citadelle, pour m' apprendre à mettre le marché à la main à mes souverains. — Et vous, Monsieur le maréchal, dit l'impératrice? — Je serai plus sévère, répondit-il, que l'empereur et le prince. Ces deux châtiments ne sont pas assez forts pour son crime. Ligne va arriver... — Pour nous braver, dit-elle, apparemment. — Il faut que Votre Majesté tourne la tête quand il lui baisera la main et qu'elle ne lui dise pas un mot dans les trois mois qu'il compte rester à Vienne. C'est ce qu'elle lit, avec tant d'affectation, que je crois l'avoir vue une fois au moment d'en rire elle-même.
Je consentis à être employé, ce dont je ne me souciais pas trop pendant la paix et lorsque, au risque de lui faire tourner encore la tête ou les talons, je la remerciai d'avoir eu une brigade et une garnison, au lieu de la mine foudroyante et d'un propos piquant ou piqué, si elle faisait tant que de me parler, elle me dit : « C'est à moi à vous remercier de ce qu'après m'avoir voulu sacrifier votre vie pendant la guerre vous voulez bien me sacrifier votre liberté pendant la paix. »
Le même M. Neny dont j'ai parlé me dit un jour que l'impératrice lui avait fait des plaintes de ce que je n'allais jamais à la messe.
Je le priai de lui représenter que si mes parents,
(i ) Dans B, en marge : « plus dur. . . système ».
REPROCHES DE l'iMPÉRATRICE 67
moins heureux que les siens, ne leur avaient pas été toujours si fidèles depuis deux cents ans, nous serions dispensés d'y aller (i). Ce n'était pas de quoi la satisfaire. Aussi le premier jour que j'allai chez elle pour lui faire je ne sais quelle recommandation, elle me reprocha mon peu de religion. Je ne pus m'.empêcher de lui dire qu'au moins le peu que j'en avais était bien tourne, puisqu'on ne pouvait pas me reprocher d'être hypocrite, et que j'étais meilleur chrétien que ceux qui lui disaient que je ne l'étais pas. J'avais le grand jour devant moi et il me faisait mal aux yeux. L'impératrice crut que je pleurais. Je n'eus pas la bonne foi de l'en dissuader. Elle me dit : « Vous avez bon cœur et j'espère encore votre conversion. Restez dans mon cabinet. Je ne veux pas qu'on vous voie sortir de chez moi avec l'air malheureux. » Cette fois-là je manquai de pleurer de reconnaissance. Au lieu de cela je me mis à rire en sortant et à raconter tout ce qui s'était passé. L'impératrice le sut encore, ainsi que bien d'autres légèretés qui la fâchaient un moment maternellement, mais qu'en grande souveraine elle m'avait bientôt pardonné.
Comment aimerais-je les pays de la liberté? J'ai eu une petite maladie en Angleterre de la maîtresse d'un évêque (2). J'ai été violé à Venise par la mère du doge qui avait soixante-dix ans (3). J'ai été lapidé en
(i) Lors de la révolution religieuse au seizième sièclci la maison de Ligne resta fidèle à la cause du catholicisme et de la dynastie autrichienne.
(2) Dans B, en marge : « de la maîtresse d'un évêque ».
(3) Dans B, en marge, puis biffé : a et qui vint se cacher dans mes rideaux ».
Le récit de cette aventure est répété en tête du cahier V.
Suisse pour un coup de fouet qu'un de mes gens donna à un charretier qui m'embarrassait près de Schaffhouse (i). Et j'ai été assassiné, battu, abîmé, en Hollande, pour un coup de canne qu'un misérable prince polonais donna, sans que je m'en sois aperçu, à un fiacre qui nous serrait trop contre la muraille.
Je sortais d'un musico (2), le premier de douze au moins que nous étions. Un homme vint à moi, deux m' arrivèrent de côté et un quatrième en dos. Voyant qu'ils m'en voulaient, je cassai ma canne sur la tête du premier. Mais les autres me tombèrent sur le corps à coups de plat de sabre. Je fus enlevé, repris par un de mes camarades de voyage qui, pour cela, blessa un de ces sbires que j'avais si bien pris pour des voleurs (étant bien sûr de n'avoir rien fait qui pût me brouiller avec la justice d'Amsterdam), que je jetai une ving-
(i) « En Suisse, je n'ai été seulement qu'un peu lapidé, parce qu'un postillon de l'abbé de Saint-Biaise qui m'avait prêté ses chevaux, après avoir crié vingt fois à des paysans de le laisser passer en avait touché un de son fouet, sans le vouloir, en pressant ses chevaux. Saint-Biaise a manqué de faire de moi un saint Etienne. On réparait un vieux pavé. J'en attrapai un qui m'enleva mon chapeau. Mes gens en attrapèrent bien d'autres qui leur firent grand mal. Et en rentrant en voiture (car j'en étais sorti pour délivrer le pauvre serviteur du prélat qu'on voulait jeter à bas de son cheval), je me dis : Tout le monde a trop d'honneur dans une république, dans nos monarchies il n'y a qu'une classe de gens qui ont l'obligation d'en avoir, on ne se fâche pas tant d'une méprise. » Nouveau recueil, tome II, p. 153.
(2) Dans une lettre non datée, adressée à Dalembert {Nouveau recUreiP), Ligne donne une rédaction quelque peu différente. Pendant que le juge à perruque noire écrit des « pardons » pour le prince et des punitions pour les sbires. Ligne demande au truchement : « Nous sommes dans un pays de gazettes, parlera-t-on d'un chevalier de la Toison d'or arrêté et sabré? » L'interprète répond : « Je ne le crois pais. Un Juif a été pendu hier et la gazette n'en a pas parlé. »
On y trouve cette définition d'un musico : « C'est un café renforcé, plus qu'un cabaret, moins qu'une taverne, où les matelots enrichis arrivant de l'Inde viennent boire, danser et faire l'amour. » Voir F. Leuridant, Lettres et billets inédits, p. 53-56.