MÉSAVENTURE EN HOLLANDE
taine de ducats à ceux qui me trouvèrent collé près d'un mur, excédé, fatigué de mon premier combat. J'en livre un second à coups de poings. Je succombe bientôt. Mes poings sont liés. Je suis chargé de fers, traîné par les cheveux, souvent au bord du canal où des barques attachées les privaient du plaisir de voir le bond que je ferais dans l'eau. Je leur dis dans un hollandais que la peur et le besoin m'apprirent dans ce moment que j'étais parent du prince d'Orange (i). Ils redoublèrent de coups sur la tête, les bras et les cuisses, toujours avec ces petits sabres de police ; et m'enlevant de terre, en même temps que d'autres ouvraient une porte de fer, ils me jetèrent dans un trou où je n'osai pas remuer, croyant que c'était un antre de voleurs et qu'il y avait une trappe pour me faire tomber dans l'eau de ces canaux.
Je ne fus rassuré sur le genre des brigands à qui j'avais eu affaire que lorsqu'on ouvrit, sous le bruit de cent clefs, mes verrous pour me confronter avec celui d'entre eux qui avait été blessé. J'entendis ouvrir, pas bien loin de moi, un autre cachot où l'on avait enfermé un Français qui avait été avec moi. Le blessé le reconnut. Il avoua être le blesseur. On lui dit : « Comment avez-vous été blessé vous-même? » Il avait le bras enveloppé de linges et je ne pus m'empêcher de rire en lui entendant répondre avec emphase : « D'une arme qu'un homme d'honneur ne nomme jamais ! » On nous fit passer tous les deux dans un petit corps de garde aussi indigne que le juge à grande perruque noire. Et lorsque celui-ci me demanda mon nom, je la lui arrachai presque en faisant tomber son chapeau et lui disant ;
(i) Parent au sixième degré par sa bisaïeule paternelle Claire- Marie de Nassau.
« Gueux que tu es, pour que je te l'apprenne, voici par où je commence ! » Et puis rossant et poussant à la porte une douzaine de ces sbires qui m'entouraient, je trouvai une force incroyable dans ma colère et assez d'hollandais pour leur dire : « Assassins que vous êtes, mon nom fit jadis trembler votre infâme république (i). Écrivez cela, misérables que vous êtes ! » Mes manières agréables firent effet. Le capitaine de la garde bourgoise et le juge délibéraient s'ils me lâcheraient lorsque mon bon homme d'hôte arriva pour me réclamer, ayant appris comme tout s'était passé. Cela avait fait une alarme générale car il y avait plus de quatre cents de ces gueux-là pour nous prendre, c'est-à-dire trois seuls qui nous étions défendus (et encore séparément) et huit ou dix qui se laissèrent conduire en prison comme des agneaux.
J'allai porter mes plaintes à un grand bailli qui me reçut, ainsi que je le traitai, comme un chien. Je fus sur le point de gâter mes affaires qui jusque-là avaient été fort bonnes, aux coups près, car j'avais eu raison. On me dit qu'on casserait les uns, qu'on chasserait les autres. On me fit des excuses. Moi je me fis saigner et me promis bien de ne jamais retourner dans ce maudit pays de canards, de canaux et de canailles, ainsi qti'a dit un voyageur.
(i) Plusieurs membres de la maison de Ligne se sont distingués en combattant contre les Hollandais. Michel fut tué, en 1345, dans la guerre contre les Frisons ; Jacques battit les Gueldrois à Zittart, en 1546; Jean V fut tué, en 1568, après avoir percé Jacques de Nassau de son épée ; Albert-Henri assiégea Bréda, en 1634, et Claude-Lamoral !<=' fit lever le siège de Venloo au prince d'Orange. Les biens que les Ligne possédaient en Hollande avaient d'ailleurs été confisqués au seizième siècle.
INDIGÉNAT EN POLOGNE yi
Voici pourtant une république où je me souviens d'avoir été traité d'une manière charmante. Désiré, désigné par la Pologne pour y avoir l'indigénat, je fus le seul qui, de vingt-cinq candidats, l'obtins. Trois seuls opposants se présentèrent. Ils manquèrent d'être sabrés. La main que mit un nonce à son sabre entre autres, avec des menaces si hautes, manqua de faire dissoudre la Diète et faire couper la tête peut-être à mon trop zélé partisan. Je parlai à ces messieurs qui, en faveur de cette acquisition qu'ils trouvaient eux-mêmes honorable pour leur patrie, demandaient chacun celle d'un de leurs amis. Comme il se trouva que l'un était ministre autrichien, l'autre ministre prussien et le troisième colonel russe, je m'élançai, contre l'usage, dans la salle des nonces; j'embrassai les moustaches de ces trois orateurs : cela m'électrisa car je devins orateur moi-même. Je leur dis en latin :
« Ne craignez-vous pas de passer pour mauvais Polonais, de protéger des sujets trop immédiats, trop rapprochés des trois cours qui ont partagé votre malheureuse patrie? Je n'en ai pas une si directe que ces messieurs. Je suis de plusieurs pays à la fois : je veux être du vôtre ! » Je leur pris la main. Je les caressai et un sgodagénérsl (i), qui fit trembler la salle trois fois, la fit presque tomber au bruit des applaudissements universels. Ce fut un des plus beaux moments de ma vie.
(i) « D'accord ! ».