CAHIER IV
Dernières splendeurs des grandes et petites cours d'Europe. — Versailles sous Louis XV. — Extravagances et lettres de change. — Une visite au prince père à Baudour. — Marie-Antoinette et sa société. — Brouillerie du baron de Breteuil et de M. de Calonne. — Plaisanteries de Louis XVI. — Duel avec Jean Palfy. — Amitié avec Mme de Cosel. — Fêtes et réceptions. — Voyages.
J'ai VU dans leur brillant les pays et les cours où l'on ne s'amuse plus. Par exemple celle du dernier Saxon, roi de Pologne, ou pour mieux dire du comte de Brûhl (i). J'ai vu les dernières magnificences de ce satrape qui, pour faire cent pas à cheval, était accompagné de cent palatins, starostes, castellans, cordons bleus et de quantité de princes alliés à la maison de Saxe.
J'ai vu Louis XV encore avec un air de grandeur de Louis XIV et Mme de Pompadour avec celui de Mme de
Montespan.
Comme Schœnbrunn et Laxembourg étaient brillants et agréables alors ! François I^"* aimait (2) les fêtes sans apprêt, les femmes et les jeunes gens.
Il m'habilla, un jour, en dame de cour et l'impératrice présida à ma toilette. On voulut faire croire à
(i) Henri, comte de Bruhl, i 700-1 764, premier ministre d'Auguste III, électeur de Saxe et roi de Pologne.
(2) Dans B se trouve une première rédaction biffée : « J'ai vu Schœnbrunn et Laxembourg charmants du temps de l'empereur François I^r qui aimait. »
DERNIKRES SPLENDEURS DES COURS y^
un épouseur que c'était celle qu'il avait demandée en mariage. Je fis mille folies. J'embrassais tout le monde. Comme il était grand maître de cuisine, il marcha à la tête de cinquante marmitons qui imitaient sur leurs casseroles une musique turque et prit en flanc, sur le chemin d'Etzendorff où nous allâmes souper, la troupe ou le groupe qui m'entourait. Le Grand Écuyer, en corps de réserve avec cinquante palefreniers, tomba à grands coups de fouet sur la cuisine (i). On me défendit et tout finit par substituer à ma place, après tous les simulacres de combats, la véritable qui arriva très décemment avec la Frauen Hoffmcistenn pour demander tout ce que cela voulait dire, et gronder son amant de ce qu'il avait pu la croire dévergondée comme moi (2).
J'ai vu trois semaines de fêtes enchanteresses à Chantilly, des spectacles et des séjours de Villers-Cotterets où tout ce qu'il y avait de plus aimable était rassemblé. J'ai vu des voyages magiques de l'Ile- Adam (3). J'ai vu les délices du Petit Trianon, les promenades sur la terrasse, les musiques de l'Orangerie, les magnificences de Fontainebleau, les chasses de saint Hubert, les voyages de Choisy, Marly, etc., et j'ai vu tout diminuer et périr tout à fait (4).
(i) Dans B, en marge : « Comme il était... sur la cuisine. »
(2) C'est à un souper à Hetzendorf (petit château impérial à cinq kilomètres de Vienne), auquel assista l'empereur, le 5 juin 1755, que Ligne parut ainsi déguisé en Mlle de Turheim pour faire une « niche » au comte Joseph de Saint-Julien. Voir Kevenhuller-Metsch (Prins Josef) : Aiis der Zeit Maria Tkeresias, Vienne, 1910-1911.
(3) Chantilly auxCondé, Villers-Cotterets au duc d'Orléans. L'Isle- Adam au prince de Conti.
(4) « Hélas ! de cette cour j'ai vu jadis la gloire ! Quelle différence 1 Le départ pour la chasse ou la rentrée du roi avait l'air d'un jour de
J'ai vu jusqu'aux beaux restes des beaux jours de la Lorraine qui ne tombait pas de bien haut mais qui, enfin, existait encore du temps du petit roi Stanislas qui avait hérité de l'affabilité, de la bonhomie et des joies de l'ancienne cour des ducs de ce pays-là.
J'ai vu les dernières magnificences de l'Europe où dans un climat glacé Catherine II avait réuni le luxe asiatique à celui de Louis XIV, des Perses, des Grecs, des Romains et des Mille et une nuits.
J'ai vu Potsdam, Sans-Souci et la gloire, le règne mihtaire, une cour auguste et quartier général sévère à la fois.
J'ai vu tomber avec le prince Charles de Lorraine les Pays-Bas et une jolie cour gaie, sûre, agréable, polissonne, buvante, déjeunante et chassante. Et pour prouver seulement que je vois tout dépérir, toutes les grandes et petites cours de l'empire disparaître, jusqu'à la plus mince, par le manque de considération, même celle du dernier prince de La Tour (i) qui, quoique ridicule, n'en était pas moins magnifique.
cérémonie : et ce jour arrivait tous les jours. Mille cinq cents chevaux à la Croix de Toulouse, à la saint Hubert. Choisy, le petit Trianon et tant d'autres fêtes qui en étaient sans qu'on le crût. Voilà ce qui valait la peine d'être décrit!... » (Extrait d'un article critique inédit du prince de Ligne sur une traduction de Kotzebue. Archives de Belceil, n° 124.)
(i) Prince Charles-Anselme de Thurn ei Taxis, i 733-1805.