DERNIERES SPLENDEURS DES COURS
J'ai vu disparaître les fêtes du duc Charles de Wurtemberg, la galanterie, le spectacle français et tous les plaisirs sociables de la cour du dernier margrave de Bayreuth.
Le luxe et l'étiquette de Bonn et de Mayence, la sûreté et la bonhomie de la cour de Carlsruhe. Mannheim, Munich, Erlangen [et Stuttgard], la cour de l'archiduchesse, jusqu'à celle de Liège (c'est tout dire), brillante sous deux princes de Bavière [ont été les séjours des fêtes, des plaisirs et de la plus grande représentation. Je les ai vu aussi disparaître.]
De même encore je n'ai vu nulle part remplacer en Europe toutes les grandes maisons des grands seigneurs qui finissaient d'avoir des pages, des gardes, des gentilshommes, et avaient cependant encore grand air en valets, en chevaux, en assemblées, en tables ouvertes et quelquefois en divertissements.
Lorsque je fus envoyé à Versailles porter la nouvelle de la victoire et de la prise de 17 000 Prussiens à Maxen (i) , le roi me fit (2) vingt questions saugrenues et aux
(i) Le 21 novembre 1759.
(2) Dans B, le texte entre fit et à Vienne est écrit en marge par Ligne et remplace le suivant du copiste qui est biffé : « demanda d'abord si le maréchal Daun portait perruque et si j'étais plus jeune que le prince de Condé qui était là. Mais il demanda à la vérité ensuite
autres aussi, comme au curé de Saint-Germain s'il y avait eu beaucoup de morts pendant l'hiver. — Mauvaise année, répétait-il dix fois, en portant cette phrase à tous ceux qui étaient à son lever. Il demanda à notre ambassadeur Stahrenberg (i) le temps qu'il faisait à Vienne et s'il y avait beaucoup de vieillards et au nonce comment étaient vêtus les pages du pape.
Quel fut mon étonnement lorsque, après la ronde de révérence qu'on me fît faire chez tous les individus de la famille royale, on me conduisit chez une espèce de seconde reine qui en avait bien plus l'air que la première qui était une vieille Polonaise mal élevée. [Celle-là était cette Mme de Pompadour que j'ai nommée plus haut.]
à notre ambassadeur s'il y avait beaucoup de vieillards à Vienne. »
Dans le texte primitif biffé au lieu de « le temps qu'il faisait à Vienne », on lit : « la femme qu'il préférait à Vienne. »
(i) Georges-Adam, prince de Stahrenberg, i 724-1 807, ambassadeur d'Autriche à Versailles en 1756, plénipotentiaire auprès du gouverneur général des Pays-Bas en 1770.
Mélanges t. XIX, p. 117 : « On me fit des questions singulières. Le roi me demanda si le maréchal Daun portait perruque ; M. de Belle-Isle pourquoi nous n'avions pas plus tôt fait ce que nous venions de faire ; Mme de Pompadour : pourquoi notre cour n'envoyait pas sa vaisselle à la Monnaie comme celle de France? Un ministre s'il faisait froid en Saxe? et un autre s'il y avait beaucoup de vieillards à Vienne? On ne revenait pas de ce que je savais si bien le français et de ce que je ne savais pas le hongrois. Après avoir fait bien des connaissances, des étourderies, des observations et des dettes, après l'hiver le plus charmant que j'ai passé de ma vie, au milieu de tous les genres de plaisirs, je m'en retournai à l'armée que je retrouvai près de Dresde où je l'avais laissée. »