VERSAILLES SOUS LOUIS XV 'J'J
Mme de Pompadour me dit cent mille balivernes politico-ministérielles et politico-militaires. Elle me fit deux ou trois plans de campagne et puis me dit avec emphase : « Vous voyez, monsieur, ce que nous faisons pour vous, n'en êtes-vous pas touché? — Je vous jure, madame, lui dis-je, que je n'en sais rien. — Nous vendons notre vaisselle, m'a-t-elle dit, pour soutenir votre guerre. » Et puis ne s'avisa-t-elle pas de me dire : « Je suis mécontente de vos femmes de Prague. — Et moi aussi, madame, lui répondis-je, je l'ai été très souvent. — Elles sont mal élevées, ajouta-t-elle ; comment ne font-elles pas mieux leur cour aux sœurs de Mme la Dauphine? »
Il n'y avait rien à répondre à une pareille bêtise, et je me retirai.
Le roi me donna une bague superbe que je mis en gage le même jour, tant je me moquais de tout, dans ce temps-là, et me pressais de vivre, voyant que la guerre était vive et ayant peur de n'avoir pas assez de plaisir avant de mourir. Je vendis, en arrivant à Vienne, à l'impératrice, la tabatière que le roi m'avait donnée. Il y avait son portait entouré de diamants. Je les lui abandonnai avec la boîte, mais je conservai le portrait. Elle en eut de l'humeur et je lui en donnai bien davantage en lui faisant dire (car la négociation dura plus d'un an) que j'étais d'autant plus décidé à le garder que c'était le gage de la dernière victoire que ses armées avaient remportée. Nous venions d'être battus à Torgau (i).
(i) Par Frédéric II, en 1760.
Jeune, extravagant, magnifique, ayant toutes les fantaisies possibles (i), j'avais fait tout plein de lettres de change à Paris, ne sachant pas ce que c'était et voulant seulement avoir de l'argent. Étourdi comme on ne l'a jamais été, elles arrivèrent presque en même temps que moi chez mon père que je quittai bien vite pour m'en retourner à l'armée. D'ailleurs je n'avais pas le temps de m'arrêter longtemps chez lui. Il me reçut fort mal à son ordinaire, et me demanda si je n'avais pas été bien étonné et charmé de sa générosité de m'avoir envoyé cinquante louis... — Certainement, lui dis-je, j'en ai eu assez même pour payer la poste jusqu'ici. Il est vrai que je n'y avais ajouté que trois ou quatre mille louis que j'avais dépensés à toutes les folies possibles. Je cachai tant que je pus mes deux coureurs roses, mes houzards et mes nègres : mais mon père tous les jours en rencontrait un sur son chemin (2).
Qu'on s'imagine ce que j'éprouvai lorsque quittant (3) Paris, ce lieu de féerie, pour voir mon père à Baudour, où je le retrouvai dans une grande salle mal éclairée, pendant l'hiver, avec la goutte et deux merles pour rôti. Il me dit qu'il allait toujours au balcon de l'Opéra, que c'était ce qu'il y avait de plus noble. — Et moi aussi, lui dis-je, à côté de l'ambassadeur de Naples. — C'est fort bien, me répondit-il, je connais la place,
(i) DansB, en marge : « Jeune... possibles».
(2) Dans B, en marge : « Je cachai... chemin. »
(3) Dans B, première rédaction biffée : « Quel fut mon étonnement lorsque quittant. . . »