EXTRAVAGANCES
Au lieu de cela il n'y a sortes d'extravagances que je n'allasse faire tous les jours avec Létorières (i) et autres jeunes gens de mon âge aux trois spectacles où l'on se donnait soi-même en spectacle, car il y avait encore des bancs sur le théâtre.
Qui a pu voir tous les jours l'infortunée reine sans l'adorer. Je ne m'en suis pourtant aperçu qu'un jour qu'elle me dit : « Ma mère trouve mauvais que vous soyez si longtemps à Versailles. Allez passer quelques jours à votre commandement (2). Écrivez bien des lettres à Vienne pour qu'on sache que vous y êtes : et revenez. »
Cette bonté, cette délicatesse et plus encore l'idée de passer quinze jours sans la voir m'arracha des larmes que sa jolie étourderie d'alors, qui la tenait à cent lieues de la galanterie, l'empêcha de remarquer. Comme je ne crois pas aux passions qu'on sait [pour trente-six raisons] (3) ne pouvoir jamais devenir réciproques, ces quinze jours me guérirent de ce que je m'avoue ici à moi-même pour la première fois, et que je n'aurais jamais avoué à personne, de peur qu'on se moquât de moi.
(i) Le marquis de Létorières, officier aux gardes, passait pour le plus joli homme de Paris. Il ruina quantité de femmes et fit les dépenses les plus folles. Étant de service à Versailles il gagna la petite vérole de Louis XV et en mourut. Mémoires secrets, 25 et 28 mai 1774. Tome XXVII, p. 229, 232.
(2) Marie- Antoinette écrit à sa mère, le 14 septembre 1776 : i Le prince de Ligne est à son régiment. Je lui ai fait savoir les intentions de ma chère maman. Quoiqu'il soit très aimable et très aimé ici, je connais sa légèreté. » Chevalier d'Arneth, Marie-Thérèse et Marie- Antoinette, Vienne, 1865.
{3) Dans B, en marge, puis biffé : « pour trente-six raisons ».
Jugez comme ce sentiment, qui a fait place à la plus vive amitié, aurait éclairé celui de cette charmante reine, si elle en avait eu pour quelqu'un ; et avec quelle horreur je lui ai vu donner à Paris, et de là, dans toute l'Europe, grâce aux infâmes libelles : le duc de Coigny, M. le comte d'Artois, M. de Lambertye, M. de Fersen, le prince Georges de Darmstadt, le duc deDorset, M. Conway, milord Strativen, quelques autres Anglais aussi sots que lui, deux ou trois Allemands bien bêtes, etc (i),
Ai- je vu dans sa société quelque chose qui ne fût pas marqué au coin de la grâce, de la bonté et du goût? Elle sentait un intrigant d'une lieue. Elle détestait les prétentions de tout genre. C'est pour cela que toute la famille de Polignac et leurs amis, c'est-à-dire [Valentin Esterhazy], les Coigny, le baron de Bésenval, Vaudreuil, Edouard Dillon (2), puis Ségur et moi, lui étaient agréables (3).
(i) François-Henri de Franquetot, duc de Coigny, 1737-1821. Charles-Philippe, comte d'Artois, i 757-1836, frère de Louis XVI. De Lamberti, officier des gardes françaises. Jean-Axel, comte de Fersen, i 755-1 810. Georges, prince de Hesse-Darmstadt, i 754-1830. John-Frédéric-Germain Sackville, duc de Dorset, i 745-1 799. Francis-Seymour Conway, marquis d'Hertfort, 1719-1794. Strativen (ou Strathavon, d'après le comte de La Marck).
(2) Dans S, « Edouard Dillon » en marge.
(3) Armand- Jules- François, duc de Polignac, i 745-181 7. Voir sur la famille Polignac : Annales, t. V.
Pierre- Victor, baron de Bésenval, 1723-1791. Joseph-François, comte de Vaudreuil, 17 -181 7. Edouard, comte Dillon, i 751-1839.
Valentin-Joseph-Hallewyl, comte Esterhazy.
MARIE-ANTOINETTE 8l
Dans le temps de la grande jeunesse de la reine et de la comtesse Jules, un jour que je leur faisais la chouette au billard elles se disputèrent et elles se battirent pour savoir qui des deux était la plus forte. La reine prétendait que c'était elle. — C'est que vous faites la reine, disait son amie. — Brouillez-vous, leur dis-je, croyez-moi. — Eh bien, si nous nous brouillons, dit l'une, qu'est-ce que vous ferez? — Oh ! je pleurerai bien, dit l'autre, je pleurerai, je pleurerai, mais je m'en consolerai parce que vous êtes une reine.
C'est ce que sa conduite a prononcé dans d'autres temps plus sérieux. Elle détestait la cour et n'y restait que par attachement et par reconnaissance. Il n'y a jamais rien eu de plus vertueux et de plus désintéressé que tous ces Jules.
La comtesse Diane était celle qui mettait un peu
plus de piquant dans la société. Il y en aurait fallu
peut-être un peu davantage. De peur de faire des
histoires, de donner lieu aux caquets, il y avait un peu
trop de monotonie.
La brouillerie causée par des amis trop ardents et des ennemis trop éveillés du baron de Breteuil et de M. de Calonne a fait le malheur de la France, et par conséquent de l'Europe. Je me suis mis vingt fois à leurs genoux pour raccommoder l'excellente tête de l'un et l'esprit pénétrant, quoique trop léger, de l'autre, dont la réunion était nécessaire pour rendre l'administration excellente et la société de la reine aussi agréable et franche qu'elle l'avait été pendant cinq ans.
Le roi, dont j'espérais quelquefois un peu de mérite, I. 6
8Z FRAGMENTS DE l'KISTOIRE DE MA VIE
que je protégeais pour ainsi dire, dont je cherchais souvent à élever l'âme par quelque conversation intéressante au lieu de ses propos de fou ou de chasseur, aimait beaucoup à polissonner. Les coups tombaient toujours sur les Conflans, les Coigny, Adhémar, Esterhazy et les amis des Jules, c'est-à-dire des Polignac, que j'appelle toujours de même malgré leur duché dont ils ne se souciaient pas.
La reine était parvenue à le corriger de cela. C'était aux couchers que Sa Majesté se plaisait à nous tourmenter. Il y avait cependant une espèce de tact au milieu de ces jeux grossiers.
Un jour qu'il nous menaçait de son cordon bleu qu'il voulait jeter au nez de quelqu'un, en y accrochant ceux qui, comme moi, ont des anneaux aux oreilles, le duc de Laval (i) se retira. Il lui dit : « Ne craignez rien, monsieur, cela ne vous regarde pas. »
Un [autre] jour, qu'il m'étrangla presque par une grosse gaieté, je me fâchai un peu et je dis : « Le roi me touche. Dieu me guérisse (2). » Cela n'a duré qu'un ou deux ans et souvent, devant le monde, il témoignait de la considération à ceux qui en méritaient. Je l'ai vu corriger une ou deux fois brusquement des gens qui se plaçaient devant moi.
(i) Guy- André-Pierre DE Montmorency-Laval, 1723-1793.
(2) «Je voudrais savoir comment ce don des rois de France [guérit les écrouelles] doit leur être arrivé et qui l'a imaginé. J'étais du petit nombre de ceux avec qui le bon et malheureux Louis XVI était le plus à son aise et, jeune encore, jouait à son coucher, en leur faisant quelques petits tourments en gaieté et en bonhomie. Il me serra un jour le gosier en l'entourant de son cordon bleu et s'aperçut qu'il m'avait fait mal. — Ce n'est rien, lui dis-je, dites seulement : Le roi te touche. Dieu te guérisse! Ce sont comme on sait les paroles de la cérémonie. Cela l'amusa beaucoup et consola le roi, les courtisans et moi de ma petite souffrance que j'avais voulu, pour l'embarrasser et m'amuser aussi, faire croire plus grande qu'elle n'était. » Mélanges, t. XXX, p. 215.