DJ^L AVEC JEAN PALFY
[Créqui (i), grand frondeur, me disait un jour : « Voulez-vous savoir ce que c'est que ces trois frères : un gros serrurier, un bel esprit de café de province, un faraud des boulevards. »
Ces deux titres-là étaient la caricature de ce qu'étaient Monsieur, qui avait beaucoup de mémoire et de connaissances et fameux et facile aux citations, et M, le comte d'Artois, qui tirait parti de sa figure et faisait quelquefois le joli prince français, ce qui lui allait fort bien, car il a autant de grâce que de bonté et de sûreté dans la société] (2).
J'ai été si indiscret, si imprudent, si fat même quelquefois, lorsque j'étais jeune et encore jusqu'à présent, aimant tant à faire rire, sans cependant être méchant ni dangereux, que je ne conçois pas comment je n'ai pas eu vingt affaires. J'en ai été bien près, au moins autant de fois, et ceux qui avaient à se plaindre de moi finissaient par me faire des excuses ou dire ce qu'on dit ordinairement quand on n'a pas envie de se battre : « N'est-ce pas, monsieur, que vous n'avez pas une envie directe de m'offenser? »
Une seule fois enfin, Jean Palfy (3) m'ayant fort déplu parce qu'il avait publié que j'étais revenu de la
(i) Charles-Marie, marquis de Créqui, i 737-1831.
(2) Dans B, « Créquy.., société » sont biffés, mais le prince a écrit en marge : « Ces lignes effacées ne doivent pas l'être. Heureusement on peut les lire. »
{3) Jean-Léopold, comte Palfy d'Erdood, 1 728-1 791.
guerre en mauvais état de santé (dans un vilain genre qui empêcha une femme sur laquelle j'avais des vues de me prendre), je lui dis qu'il en avait menti. Il me dit qu'il était général et que je n'étais que colonel. Je lui répondis que c'était une raison de plus pour l'envoyer promener puisqu'il n'avait pas mérité de l'être. — C'en est de trop, me dit-il. — Non, point assez, lui dis-je, et comme je n'ai rien à faire aujourd'hui et qu'il n'y a point de spectacle, venez avec moi où je vous mènerai. — Non, me répondit-il, mais demain, à neuf heures, chez moi. — C'est faire le général, lui dis-je, mais soit.
Joseph Colloredo (i) qui était présent, désolé de me voir une histoire qui pouvait avoir de grandes suites, écrit au maréchal Lacy : « J'ai l'honneur de donner part à Votre Excellence que l'étourderie de Ligne vient de lui procurer une affaire. » Le maréchal entend que ce lui le regarde et passe une très mauvaise nuit, croyant que je lui avais fait par étourderie quelque tracasserie dans sa société. Il répondit à CoUoredo de venir lui dire ce que c'est. Rassuré sur son compte, il veut l'être sur le mien et se rend chez Jean Palfy pour voir s'il n'y avait pas moyen d'arrêter son courroux. Il y serait peutêtre parvenu, mais j'arrive avec mon témoin le prince de Nassau-Usingen (2). Je crois que M. de Lacy est là par hasard. J'attends qu'il parte. Je trouve mon homme botté, éperonné, ganté et, après un moment de silence, M. de Lacy lui dit : « Au reste. Monsieur le comte, si c'est votre dernier mot, je vais fermer le verrou. Commencez. » Je le regarde, étonné de voir un témoin comme celui-là, qui par amitié pour moi risquait au-
(i) Joseph-Marie Colloredo, 1735-1 81 8.
(2) Charles-Henri-Othon, prince de Nassau-Siegen, i 745-1808.
MADAME DE COSr-EL 85
tant, étant déjà Feldzeugmeister, et perdu à la cour si l'affaire eût éclaté.
Je me dessine et je mets l'épée à la main. Je casse celle de M. de Palfy en je ne sais combien de morceaux, car je poussais comme un diable et le tenais serré contre la muraille. Il parait de même et sabrait quelquefois, ce qui, de peur d'être marqué au visage, me mit si fort en colère que je ne voyais pas son désarmement et sa petite égratignure ; et je l'aurais cloué à son mur sans la canne du maréchal qui fit baisser mon épée. — J'en prendrai une autre pour recommencer, dit Palfy. — Et moi, dit le maréchal, je me servirai de la mienne pour vous en empêcher si vous en avez envie. Je m'y opposai. Le maréchal ne demandait pas mieux que de devenir belligérant (i) au lieu d'auxiliaire, mais voyant que j'exigeais la préférence pour continuer, il voulut que nous finissions.
J'ai toujours été aimé des vieilles femmes. Mmes du Deffand, de Villars, de Luxembourg, de Mirepoix, en étaient la preuve.
En voici une autre. Mme de Cosel (2), si célèbre dans la Saxe galante (3), qui, pour avoir voulu tuer par jalousie
(i) Dans S « ne demandait... belligérant » remplace la première rédaction biffée : « en avait plus envie que lui. »
(2) Anne, comtesse de Cosel, i 680-1 765, favorite d'AuGUSTElI, dit le Fort, 1670-1733, roi de Pologne et électeur de Saxe. Voir Nouveau recueil, t. II, p. 42.
(3) Le 'prince cite ici Saxe galante, ouvrage cuyieux (Amsterdam, 1734), plagiat de la Princesse de Cléves de Mme de La Fayette, par le baron Charles-Louis de Poellnitz (1692-1775). Cet auteur a publié un État abrégé de la Saxe sous le règne d'Auguste III, roi de Pologne (Francfort, 1734).
son auguste amant Auguste II, avait été enfermée au vieux château de Stolpen, m'avait pris en amitié. Elle me racontait que, pouvant en sortir à la mort de son roi, c'est-à-dire au bout de vingt ans, elle y était restée plus de trente ans après puisqu'elle ne connaissait plus personne et qu'elle y mourrait bientôt. Elle me dit qu'ayant eu le temps d'étudier toutes les religions elle avait pris la juive. Elle m'exliorta à en faire autant. Elle me donna même pour cela un abrégé de la Bible, avec ses notes en gros crayon rouge, la dernière fois que je la vis, en m'annonçant [ce présent] de manière à me faire croire que c'était le plus gros de ses diamants qu'elle allait me chercher. Je lui demandai si ce roi Auguste était si fort qu'on le disait. — Hélas ! non, me dit-elle. Je ne m'en suis guère aperçue. Il buvait beaucoup et je passais souvent les nuits à le dégriser à force de verres d'eau.
Elle me raconta l'arrivée de Charles XII à Dresde, si connue dans l'histoire. Mme de Cosel était comme on est en sortant du lit d'un roi, comme d'un simple particulier. Auguste de même, et il était entré avec elle dans son arsenal où il faisait ses tours de force et de poignet 011 résidait sa vigueur. On frappe à la porte. Auguste dit : Entrez, et Charles l'embrasse et lui dit : Bonjour mon frère (en latin)...
Mme de Cosel s'approcha du roi pour lui conseiller de faire arrêter ce frère visiteur. Charles s'en aperçut peut-être, ou d'ailleurs n'aimant pas les femmes, il fit une mine qui engagea Auguste à faire signe à Mme de Cosel de se retirer. Elle le fit en lâchant un regard furieux au roi de Suède, désolée de ce que le roi de Pologne ne tirerait aucun parti de cette entrevue qui étonna toute l'Europe. Elle me raconta cent choses intéressantes, me recommanda de ne point boire ni
QUARTIER d'hiver EN BOHÊME 67
jouer et de quitter les grandes aventures de cour et d'armée, où l'on ne pourrait jamais longtemps être heureux, dès que j'aurais la somme de gloire qu'elle me prédisait. Ensuite avec le plus grand sens froid et cependant beaucoup d'intérêt, elle me dit : « C'est aujourd'hui vendredi. Il est près de sept heures. Mon sabbat va con.mencer. Vous partez dans quelques jours, je ne vous verrai plus. Dans trois ans vous perdrez la meilleure de vos amies qui vous dit dans ce moment-ci adieu pour toujours. »
Je m'attendris, elle m'embrassa, je partis. Elle ne tint que trop parole et m'écrivit une lettre quelque temps avant, peu lisible, encore moins intelligible où elle renfermait des sens mystiques ou magiques que le diable seul aurait pu débrouiller, et je ne la revis plus.
[Ah ! quel quartier d'hiver que Ratkovicz (i) ! Chassé de Vienne pour une affaire de plaisir avec une femme et d'honneur avec son mari, me voilà dans un petit village avec quelques hommes de ma compagnie, reste de ce qui avait été tué en 1757 et une si grande mortalité qu'il ne resta que moi et le curé qui ne trouvait plus personne pour lui répondre à la messe.]
(i) Rakonitz (Rakovnic), à cinquante kilomètres de Prague. « Dans un village de Bohême on se chatouille pour se faire rire... Je mène ici une vie fort douce à Voleschna, dans le cercle de Rakovitz :
« C'est mon quartier à moi. D'un comte italien « Ce château par sa femme est devenu le bien a Son nom est en français Monsieur de la Merveille « Elle en devrait être une de beauté... »
[Œuvres légères, t, II, 102.)
[Je menai un Irlandais nommé Bulter souper chez ]a margrave de Beyreuth (i), par où notre colonne marchait. — Que pensez-vous de cette guerre, lui dit-elle et de ce que deviendra le roi de Prusse. — Je crois, madame, dit Bulter, qu'il est f... — Monsieur, j'en serais fâchée, dit la margrave, car c'est mon frère. — En ce cas-là, madame, répondit-il, c'est moi qui le suis.]
[Je reçus fort bien à mon camp d'exercice le roi de Danemark (2) et lui donnai bal, illumination, etc. Il demanda à une demoiselle pour danser avec lui et elle lui répondit : « Mon roi, je suis prise, » c'est-à-dire qu'elle était engagée.]
[Je donnai sur le canal de Bruxelles à Anvers, à la princesse de Bouillon que je croyais aimer et dont seulement j'avais envie, une des plus belles fêtes que j'ai vues. L'eau était de feu tant il y avait de barques illuminées pour ma société, mes gens, plusieurs bandes de musiciens, les curieux qui étaient bien mis et mon yacht au milieu de tout cela. Plus de dix miUe personnes nous accompagnaient par terre jusqu'au cabaret de Marly (3) où je donnai une autre fête terrestre et puis de là jusqu'à notre retour en ville.]
(i) Frédérique-Sophie-Wilhelmine, 1 709-1 758, sœur de Frédéric II
(2) Christian VII, 1 749-1 808.
(3) La guinguette dite « Marly », existe encore de nos jours.