‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 63 sur 173 · FÊTES A BRUXELLES · texte numérisé non relu

FÊTES A BRUXELLES

[Toutes les classes, depuis ce qu'on y appelait les Capons jusqu'à Son Altesse Royale lui-même furent reçues et traitées à merveille en bals, lampions, buffets, gogaille ou go gaie (je ne sais pas comment cela se dit, encore moins comment cela s'écrit), au sujet de l'inauguration de la statue de notre bon prince Charles de Lorraine (i). Bœuf rôti avec des poulardes, etc., dans son corps, enfin tout ce qui me faisait aimer la bonne canaille avant que la mauvaise et grande canaille fît la Révolution.]

[Une autre plus intéressante et plus selon mon cœur. Elle dura tout l'hiver qui fut horriblement froid, c'està-dire que dans mes remises dont j'ai parlé ailleurs à l'occasion des bals que j'y donnais, il y avait des grands brasiers pour les pauvres, du pain et de la soupe. L'hôtel ne désemplissait pas. Que de bénédictions ces bonnes gens me donnaient sans cesse ! C'est peut-être à eux que j'ai dû toute ma vie tant de bonheur, excepté...]

[Grand dîner de deux cents couverts à l'hôtel de Ligne à Bruxelles pour tous les soldats de Ligne-Infanterie et de Ligne-Dragons qui avaient fait la guerre de Sept ans. Toute ma famille et moi et les gens de bonne compagnie les servaient à table.]

[Un autre dans ce genre à cent et six capons à une seule table, servis comme des princes.]

(i) Le 17 janvier 1775.

[Le mariage de Charles ! Plus de trois mille hommes de mes terres à pied, en houzards, en ouhlans, tirant ou cavalcadant. Outre cette troupe armée et uniformée, troupe de comédie aussi pour mon joli théâtre de Belœil où nous avons joué bien des fois en société à tous les voyages que j'y ai faits. Les fêtes à celui-là durèrent quinze jours. Il y avait des régates sur l'eau comme à Venise, des joutes, des combats, des jeux, des courses, des tentes, à boire et à manger partout. Les houzards et les ouhlans entrèrent si bien dans l'esprit de leur rôle qu'ils pillèrent mon vivandier, ce qui me coûta très cher (i).]

[Joli théâtre et troupe de société à l'hôtel de Ligne.

Tout cela dédié à... (2)

Grand bal masqué, plus de huit mille billets.]

[En 1780, je pars, je ne sais quel jour du mois de mai ou juin, pour Vienne, Prague, Dresde, Berlin, Pétersbourg, Varsovie, Cracovie, où j'avais affaire, Mogylany qui m'appartient presque, Léopold et Brûnn où j'étais amoureux.

J'oublie de dire que c'est de Paris et de la rue de Bourbon (3), de chez la duchesse de Polignac, qui venait d'accoucher et chez qui j'avais dîné avec la reine. Je

(i) Voir F. Leuridant, Colette et Lucas, une comédie du prince de Ligne, Bruxelles, Société des bibliophiles, 191 4. (2) A Angélique d'Hannetaire.

{3) Aujourd'hui rue de Lille.

A LA COUK DK VERSAILLES 9I

leur promis d'y retourner à la même heure six mois après, et j'ordomiai mon carrosse de remise et mon laquais de louage en conséquence. Je les retrouvai à la même place et je tins parfaitement parole, quoiqu'il y eût bien des événements depuis ce temps-là, entre autres la mort de l'impératrice-reine.]

•^ îf:

[A propos de cela je déplus à celle de France bien innocemment. Je ne comptais pas, comme elle était en pleureuse pour sa mère, la voir en public pour la première fois fi). Un de ces officieux, de ces gens qui voient et entendent de travers, me trouve chez la comtesse Diane où je débarque de Versailles, pendant le grand couvert de la reine.

— Elle vous sait arrivé, me dit-il, et trouve mauvais que vous n'y alliez pas tout de suite.

J'ai la bêtise de le croire. J'y vais. La reine se met à pleurer devant toute la cour assistant au dîner du dimanche à l'ordinaire et me dit en sortant de table : Vous deviez épargner cette scène publique à ma délicatesse, et puis vous n'êtes pas assez autrichien pour ignorer les usages de ce pays-ci. Je lui dis comme cela s'était passé, et cet orage passa comme bien d'autres, quand on vit dans le cercle des tempêtes.]

[L'empereur Joseph (je crois que j'ai parlé ailleurs de son voyage à Mons et à Bruxelles) (2) soupa plusieurs

(i) Marie-Thérèse était décédée le 28 novembre 1780. Ligne avait porté un des cordons du poêle à ses funérailles.

{4) t'as dans les Fragments, mais Ligne parle dans les Mélanges de la visite de Joseph II à Mons.

fois chez moi et y fut extrêmement aimable. Il me pardonna d'y arriver plus tard que lui parce que certaine aventure me faisait oublier les heures.

Ce fut quelques semaines après que je fis son inauguration à Luxembourg. J'eus beaucoup de succès aussi à celle que l'on fit de lui en Flandre, et je donnai plusieurs fêtes dans tous les genres qu'on a déjà vus à l'hôtel de Ligne, à l'archiduchesse Marie-Christine et au prince Albert. De même aussi au grand-duc et à la grande-duchesse de Russie.]

[En 1782, je fis mon entrée à Tournai à la tête de mon régiment, en prenant possession à la place des Hollandais qui furent obligés d'en sortir. Je reçus la défense d'aller servir au siège de Gibraltar dont j'avais escamoté la permission qui me fut retirée comme celles de servir en Corse, à l'armée du maréchal Romanzoff et en Amérique que j'avais presque obtenues.]

[Il faisait mauvais temps. Ségur et moi nous sortions de chez Mme de Polignac. Point de fiacre, personne pour nous en chercher. — Faisons semblant de nous battre lui dis-je ; une patrouille du guet passera, on nous arrêtera, on fera venir un carrosse pour nous mener chez un commissaire.

Nous mettons l'épée à la main, nous faisons un cliquetis épouvantable, et puis : — Êtes-vous mort? — Êtes- vous blessé?

Le guet passe, a peur de nous apparemment, ne nous

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