CAHIER V
Aimé par la mère du doge. — L'Anglaise à Mons. — Une Polonaise.
— Jeux de hasard. — Duel avec un ami. — Le maréchal Lacy annonce la mort du prince Charles. — Plaidoyer pour Catherine II.
— Les amants de l'impératrice. — Compliments malencontreux du comte de Ségur. — Le grand-duc Paul de Russie.
Ai-je parlé de la mère du doge, à Venise? (i). Voici ce que c'est. Une vieille Gradenigo s'est avisée de tomber subitement amoureuse de moi. J'avais beau me dérober à son empressement. Mes rigueurs ne firent qu'irriter sa passion. Un jour, ou plutôt un soir, je la trouve cachée dans les rideaux de mon lit. Je criai comme un diable. Je me cachai moi-même oii je pus dans la maison et la signora fatiguée de me chercher inutilement s'en retourna rendue gagner sa gondole et son palais.
Le lendemain, un peintre français qu'elle se permettait, pour une grosse somme de scudi, vint me dire que je le ruinais et me prier de partir. Je lui accordai volontiers sa demande puisqu'un diable de sigisbée, par
(i) Oui, au cahier III. La mémoire de Ligne doit être ici en défaut. Lorsqu'il visita l'Italie en 1763, aucune mère de doge n'était en vie. Le doge Marco Foscarini, 1696-1763, était décédé le 31 mars 1763. Alvisio MocENiGO, 1701-1778, iig^ doge fut élu le 19 a\T:il 1763. La mère de Foscarini, Eleonora Loredan, mariée à Foscarini en 1652 était décédée en 1752. Quant à la mère de Mocenigo, Paolina di Piero Balver, mariée en 1685 à Alviso III Mocenigo elle était aussi morte en I 762.
Peut-être Ligne a-t-il voulu désigner la mère du sénateur Jacques Gradenigo dont la famille a donné plusieurs doges à la république.
sa vigilance, m'empêchait d'avoir la très belle femme d'un noble qui me disait : « Je ne sais pas pourquoi elle ne quitte pas pour vous Monsieur un tel. » Peut-être à la vérité qu'il s'imaginait que je me contenterais d'essuyer avec mon mouchoir, comme ce monsieur, les lèvres de cette dame lorsqu'elle avait pris son chocolat.
Une belle Anglaise que je trouvai en arrivant à ma (i) garnison, commença mon genre d'aventures. Il y eut dans le cours de celle-ci une grille de parloir qui fut limée ; un rendez-vous à un bal masqué à dix lieues de là ; retour à ma garnison à franc étrier en domino et bahutte à la vénitienne pour n'être pas reconnu, ce qui fit l'effet contraire ; des soirées entières à attendre pour entrer dans le couvent, masqué en femme ; des lettres, des jalousies de sa part, des désespoirs de la mienne ; un mari qui arrive pour la chercher ; un rendez-vous pour me battre avec une espèce de rival, un petit prince de Sulkowsky (2) [polonais].
[Enfin je me jetai ainsi dans les grandes manières].
C'était une des plus belles créatures que j'ai vues. J'ai encore ses billets dont le style, quoique mauvais français, était bien passionné. Un jour que j'avais une cape à l'anglaise pour entrer au couvent, tous les polissons du quartier me suivirent et huèrent ma mascarade ; mais ce qui fut plus plaisant encore, c'est que le jour que j'attendis le monsieur qui s'était donné des airs sur le compte de ma belle Anglaise, il vint après deux heures, accompagné de trois ou quatre de ses amis, me
(i) Variante L : « première garnis&n ».
(2) B porte « Jalkowski », mais dans l'Anglaise à Mons le personnage est désigné par S... Le manuscrit L porte « Sulkowsky ».