‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 66 sur 173 · L ANGLAISE A MONS · texte numérisé non relu

L ANGLAISE A MONS

faire des excuses, des pardons, des amitiés et me proposer un excellent souper que je n'aurais jamais eu sans cela. Il ne fallut rien moins que le plaisir de partir pour ma première campagne pour me faire oublier cette céleste, naïve, aimable et sensible créature (i),

La gloire commença, dès ce moment, à être la rivale

de l'amour dans mon cœur. Que je serais heureux si elle

m'avait aussi bien traité ; mais hélas ! elle est si difficile

à saisir. J'en ai eu quelquefois la petite joie, mais une

belle et bonne jouissance, pas encore ! C'est une petite

phrase de modestie car j'ai eu quelques beaux moments

à la guerre (2).

Tout ce qui m'est arrivé en passion ou passade d'un peu intéressant se trouve dans un autre ouvrage sous

(i) Dans B en marge, puis bifEé : a J'oublie de raconter qu'étant sorti du couvent à l'arrivée de ce monsieur. » L'éditeur de la Revue nouvelle signale par erreur cette aventure du prince comme étant arrivée à Prague. En réalité elle s'est passée à Mons et Ligne l'a joliment contée d'une plume alerte et quelque peu polissonne dans une trentaine de pages inédites sous le titre l'An glaise à Mons (Archives de Belœil). C'est au grand théâtre de Bruxelles qu'eut lieu le rendezvous auquel il fait ici allusion. La nuit de ce bal Ligne s'en alla « avec grande précaution de peur que ses supérieurs ne fussent instruits de sa démarche, ayant fait demander les portes pour un autre, déguisé magnifiquement, bien encapé à l'anglaise, avec beaucoup de fontanges et autres ajustements féminins, dans une bonne chaise de poste. La lenteur des postillons ne le rendit qu'aune heure et demie aux portes de B[ruxelles] et encore, sans un souverain glissé adroitement dans la main du caporal de garde, peut-être ne les eût-il pas eues ouvertes. Ce fut au théâtre qu'il sortit tout masqué de sa chaise. Il ne fut pas plus tôt dans la salle que son cœur, ou le hasard, lui fit rencontrer pour première personne parmi les onze ou douze cents qui y étaient, celle-là qui lui faisait faire vingt lieues. . . »

(2) Dans B : « C'est... guerre, » en marge.

des noms supposés. C'est une espèce de confession qu'on m'a demandée. Je ne raconterai plus rien ici dans ce genre qu'une seule petite histoire et encore par la raison que c'est la seule fois que j'ai été discret.

J'arrivai trop tard, un jour à dîner, chez le roi de Pologne. En voici (i) la raison. — Sire, lui dis-je, une de vos plus belles sujettes en est la cause. Son secret sera bien gardé, car il m'est impossible de me souvenir de son nom qui est de cinq ou six syllabes diabohques

à prononcer.

J'ai voulu toujours faire mieux ou plus ce que j'ai vu faire aux autres. J'ai bu et j'y ai réussi, car jamais on n'est parvenu à m'enivrer, mais au jeu je me suis trouvé mal de cette espèce de petit amour-propre. Il est vrai qu'un soir, en revenant de la chasse avec le vieux duc d'Orléans (2) tout fatigué et endormi, j'ai gagné trente miUe ducats et ne pouvais me réveiller que lorsque quelque vieille femme qui pontait au trente et quarante me tirait le bras pour lui payer un écu de six francs qu'elle me trichai! Mais jeté par ce succès dans les grandes aventures du jeu du hasard, je perdis bientôt le double de ce que j'avais gagné, et, après avoir joué d'un coup huit mille ducats et fini la soirée en en perdant sept mille, j'ai quitté pour toujours le plus sot des plaisirs.

Un jour que je jouais aux barres tout nu avec tous les jeunes gens de mon régiment, bons enfants, braves,

(i) Dans S la première rédaction : « Je lui en expliquai, «estbiSée et remplacée par : « En voici. »

(2) Louis-Philippe pr, duc de Chartres, puis d'Orléans, 1 725-1 785.

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