‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 67 sur 173 · DUEL AVEC UN AMI · texte numérisé non relu

DUEL AVEC UN AMI

jolis garçons (i), tous à peu près de mon âge et aussi étourdis, le maréchal Daun (2) nous trouva ainsi et ne put s'empêcher de rire, d'autant plus qu'il savait, qu'une heure auparavant, je m'étais [fortj joliment conduit à l'affaire d'Adelsbach,

D'ailleurs je l'avais accoutumé lui et les plus graves de nos généraux à nos manières. Une dispute s'éleva au jeu : il s'agissait d'avoir touché ou demandé barre. Une voix s'élève et prononce que j'ai tort. Je m'imagine que c'est celle d'un des deux ou trois témoins qui étaient là et dont je faisais très peu de cas. Je dis qu'on en a menti et que c'est tout au moins un sot qui a si bien parlé. Hélas ! ce n'en était pas un, mais un brave garçon de mon régiment qui venait toujours avec moi se promener aux coups de fusil, très gaiement, aux petites affaires d'avant-postes. La partie finit. Lui seul, de tous les jeunes gens qui soupaient tous les jours chez moi, n'y vint pas. Je lui en fis demander la raison. Il me fit dire qu il avait la migraine. Je me couche, et en me remuant je fais tomber une lettre qui était sur mon chevet. Je la lis avec empressement. Je la trouve très bien écrite, pleine de sensibilité et d'honneur, une écriture contrefaite, un bel et bon cartel, une bonne place prise dans un petit bois que je connaissais, à mille pas en avant du camp, pas de signature. Je cours vite chez mon petit officier, je lui lis la lettre. Il me dit : « Vous irez sûrement. » Je lui réponds : « J'espère que vous n'en doutez pas, mais le diable m'emporte si je

(i) Sont biffés dans B les mots : « Qui se trouvaient avec moi da,ûs le feu. Nous étions. »

(2) Léopold-Joseph-Marie, comte de Daun, i 705-1 766, généralissime des troupes impériales pendant la guerre de Sept ans, bat en 1757 Frédéric II à Kolm, est défait à Leuthen, bat de nouveau Frédéric à Hockchirchen (1758), prend Dresde (1759) et est battu à Torgau (1766).

me souviens pourquoi et si je me doute qui c'est. N'estce pas lui, ajoutai-je, un tel ou un tel de notre régiment? Ce sont de mauvaises têtes. Diable, le premier est gaucher et fait des armes à merveille. Je me vengerai des bottes qu'il me donne avec son fleuret. Je dîne demain au régiment de Saxe-Gotha, voulez-vous y venir avec moi. Je serai de retour pour' six heures, car c'est à six heures que j'ai affaire? — Oui, me répondit-il, et si vous voulez un second, un témoin, j'y irai avec vous. — Non, lui dis-je, avec un ofîîcier qui écrit si bien, cela ne sert qu'à mettre un autre dans l'embarras, et souvent ainsi les affaires se savent et sont empêchées. A demain matin. »

Je me lève, je le mène avec moi. Je le consulte, chemin faisant, sur une épée que j'ai empruntée, valant mieux que nos épées uniformes. Il rit et me remercie du soin que je prenais de moi. Il me dit tout en marchant : C'est bien singulier que vous ne vous souveniez pas de celui que vous avez offensé. — Non, sûrement, lui dis-je, je suis mauvais joueur et chicaneur en diable. J'aurai eu tort et je suis sûr que mon homme ne sait ce qu'il dit en me mandant qu'il veut regagner mon estime qu'il a apparemment perdue. — Il est clair, me répond-il, que c'est un premier mouvement qui ne regardait pas un de vos amis. — Pour cela non, lui dis-je, mais puisqu'il le veut...

Nous arrivons, nous dînons et en nous retournant pour que je sois bien à six heures à mon petit bois, il se jette à moitié à mes genoux, moitié à mon cou, il me dit en pleurant : Pardonnez à un peu de susceptibilité, une exagération de sentiments que vous avez semés dans mon cœur. Je m'attendris, je le louai, le blâmai, je ris et lui pardonnai bien aisément.

PORTRAIT DE CATHERINE II lOI

[Voici encore des traits du portrait de l'impératrice do Russie : c'est un mélange d'âme et de bon sens, d'élévation et d'énergie. Voilà les quatre colonnes qui soutiennent le grand colosse qu'elle gouverne. Elle n'a pas la conception facile : il ne faut jamais lui faire une plaisanterie bien fine, elle l'entend souvent à rebours ; il faut qu'elle soit simple comme elle est et comme elle en fait.

Sa Majesté est un peu susceptible : si on a effarouché une fois son amour-propre d'impératrice, soit du côté de la guerre ou des finances, ou même de son climat, elle n'est plus à son aise, et, loin de se venger, même d'une offense réelle, elle diminue seulement de sa familiarité et l'on a de la peine à y rentrer. Elle a une bonhomie si extraordinaire qu'après un grand travail qu'on a cru être pour un traité d'alliance ou de partage de l'Europe et de l'Asie, il se trouve que c'est pour les affaires d'un de ses amis qu'elle veut engager à ne plus faire de dettes. Elle ne fait pas un pas et ne dit pas un mot que ce ne soit pour le bien général ou particulier.

Elle a tous les goûts sans avoir de goût, bâtiments, tableaux, etc, elle n'entend à rien...]

[Encore une chose qui prouve sa raison dont je me souviens. Lorsque je fus chargé de lui faire un plan pour concerter les opérations de nos armées avec les siennes : a Écrivez, me dit-elle, à l'empereur que c'est ainsi qu'on finit toujours par brouiller les alliés. On ne peut jamais fixer au juste, et surtout de si loin, l'exactitude des

engagements. On se plaint toujours les uns des autres. Nous avons le même but. Que chacun y aille à sa façon. Ce que chacun fera pour son intérêt servira à celui de l'autre. Je suis sûr de son amitié : il est sûr de la mienne. Voilà tout mon plan. »

Par principe, pour qu'elle ne soit pas entraînée dans la conversation, soit parce qu'elle craint l'ennemi (qui est tout ce qu'elle redoute le plus), elle ne permet pas de lui parler d'affaires. Tout doit passer par ses ministres qui ne sont que des canaux pour aller à son océan de sagesse, car c'est sa tête qui est son cabinet. L'impératrice n'est jamais plus grande que dans les revers. Et elle donnerait le dernier de ses diamants, le dernier pouce de son immense domination, et sa vie plutôt que de faire, je ne dis pas une bassesse, mais une démarche qui ne fût pas honorable.

Ses lettres sont, non pleines de logique et d'idées... agréables sans être parfaitement écrites. Et c'est en elle qu'on peut remarquer sur. tous les points la différence de l'exaltation à l'exagération.]

Ce qui prouve que l'impératrice Catherine n'a pas su le genre d'horreur dont on l'a accusée, c'est qu'un jour, en plaisantant, elle nous dit : « Étranglons M. Nariskin (i). » Elle s'est doutée peut-être qu'on la croirait

(i) Louis-Alexandre comte Narischkin, i 733-1 799, chambellan de Catherine II.

([ En plaisantant un jour avec nous et le grand écuyer Narischkin, qui dit qu'il était le Grand Turc, étranglons-le, dit-elle, avec son air serein. Aurait-elle jamais prononcé ce mot qui dans le premier moment nous fit tressaillir, si elle avait su ce genre de mort et si elle y avait trempé? On alla ensuite de crimes en crimes, assassinant, empoisonnant Ivan, la première grande-duchesse et puis Potemkin :

Page 1