‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 69 sur 173 · LES AMANTS DE CATHERINE II I · texte numérisé non relu

LES AMANTS DE CATHERINE II I

la moindre légèreté sur les mœurs et la religion]. J'ai quelquefois été juge des procès entre l'impératrice et Mamonoff. Cela ne pouvait qu'être très agréable pour moi. Je faisais plus de plaisir à Catherine en la condamnant que si je lui avais donné raison. L'amitié du prince Potemkin pour moi m'engagea à en inspirer à Mamonoff pour lui. Un jour que la dispute fut plus sérieuse et qu'il prenait son parti en disant : « Le prince peut dire à Votre Majesté ce que le général de Louis XIV lui disait : « Je vais combattre vos ennemis et je vous laisse au milieu des miens. » Je savais que j'avais tort. On ne peut avoir aucune vertu quand on se mêle d'affaires. C'est horrible à dire, mais elles doivent exclure la morale et la reconnaissance. D'ailleurs, ne pouvant pas être assez sûr que le prince ferait autant de sottises, et me ressouvenant qu'il m'aimait, je le soutins (i) alors, bien mal à propos.

Je crois avoir dit que l'impératrice entendait quelquefois de travers (2). Après une victoire et le Te Deum, c'est l'usage, en Russie, qu'un ministre du cabinet lise à haute voix la relation de la bataille, avec le nom des tués, des blessés, et de ceux qui se sont distingués. L'affaire heureuse et singulière de Kinburn (3) qui me fit partir le lendemain pour l'armée, procura dans l'instant cette cérémonie. Elle dura longtemps. L'impératrice en traversant, pour en revenir, la salle où on

(i) Dans B, au lieu de « je le soutins » on lit : « Je fus pour lui. »

(2) Variante B : « Voici ce qui prouve ce que j'ai dit plus haut de sa manière d'entendre de travers qui m'a bien amusé, quoique j'aimasse beaucoup M. de Ségur. Après une victoire on chante partout le Te Deum... »

(3) Kinburn, la forteresse de la Tauride fut prise le i" octobre 1 787.

I06 FRAGMENTS DE L'hISTOIRE DE MA VIE

lui baise la main, dit à M. de Ségur (i) : « Je vous demande pardon de vous avoir tant fait attendre. » En flatteur aimable et de bon goût, il lui dit : « Madame, j'ai pris mon parti, quoique avec peine, car ce sera insupportable, nous allons avoir des ennuis tous les jours. » Pour cette courtisanerie qui voulait dire qu'il s'attendait sans cesse à des victoires, l'impératrice me dit : « Avez-vous vu l'humeur du comte de Ségur? Ces Français-là ne peuvent pas s'accoutumer à mes succès. » En vain je voulus la dissuader. Avec l'air de la plus grande présence d'esprit, elle n'écouta pas ou comprit peut-être que je lui donnais raison.

Il n'était pas heureux en compliments. Un jour qu'on parlait de Pierre I^^ et que je dis, sans esprit mais avec vérité, qu'elle valait mieux que lui, Ségur le lui disait avec la plus grande finesse. — Vous avez raison, lui dit-elle, M. le comte, de dire qu'on ne peut pas nous comparer. Il se donnait au diable et moi je n'en pouvais

plus de rire.

A propos de flatterie, l'empereur me disait un jour pendant notre charmant voyage avec elle : Vous me faites jouer, messieurs, un mauvais personnage. Je veux flatter, moi, tout comme un autre, mais il n'y a pas moyen. D'abord mon cher ambassadeur [le comte de Cobenzl (2)] va à bras raccourcis et lui casse le nez à grands coups d'encensoir. Vous (en s'adressant à moi), qui lui en donnez sans qu'il y paraisse, comme si cela vous échappait, vous n'allez pas mal votre train.

(i) Louis- Philippe comte de Ségur, i 753-1 S30, ambassadeur de France à Pétersbourg.

(2) Jean-Louis-Joseph, comte de Cobenzl, 1753-1809, ambassadeur à la cour de Russie.

FAMILIARITE DE CATHERINE II lOJ

M. de Ségur va le sien, en madrigaux et en chansons et jusqu'à ce diable d'Anglais, M. de Fitz-Herbert (i), avec un air distrait ou d'humeur, ou de peu exagéré, ses flatteries n'en sont que plus piquantes.

[Pour donner une idée de la familiarité toujours majestueuse cependant de Catherine II et des drôles d'idées qui lui passaient par la tête, elle nous dit un jour à dîner : « Pourquoi ne se tutoie-t-on pas? Cela n'est pas poli de ne pas se tutoyer : puisqu'on tutoie Dieu en lui parlant c'est une marque de respect.» Cela fut extrêmement gai. Le grand Eugène Narischkin, dont toute la personne est une farce, y allait à bras raccourcis, et lui criait : « Que feras-tu aujourd'hui? » ce qu'il n'avait pas osé dire ni par « Vous », ni par « Votre Majesté ». J'y mettais plus de modération et soutins le même genre de plaisanterie en lui disant d'un ton respectueux : « Ta Majesté veut-elle bien? » ou par exemple : c Que pense Ta Majesté? » etc., (2).]

(i) AUe^Tie Fitz-Herbert, baron de Saint-Helens, 1 753-1839, ambassadeur d'Angleterre à Pétersbourg.

{2) a L'impératrice nous dit hier à table : « Il est bien singulier que < le vous qui est au pluriel se soit établi. Pourquoi a-t-on banni le « tu. — Il ne l'est pas, lui dis-je, madame, et peut encore servir aux t grands personnages, puisque J.-B. Rousseau dit à Dieu : « Seigneur, « dans ta gloire adorable... », et que Dieu est tutoyé dans toutes t nos prières comme Nunc dimittis servum tuum. Domine. — ■ Eh ï bien ! pourquoi donc, niessieurs, me traitez- vous avec plus de t cérémonie? Voyons, je vous le rendrai... Veux-tu bien me donner t de cela? dit-elle au grand écuyer. — Oui, répondit-il, si tu veux me « servir d'autre chose. » II part de là pour un déluge de tutoiements à bras raccourcis, plus drôles les uns que les autres. Je mêlais les miens de a Majesté » et « Ta Majesté « me paraissait déjà assez. D'autres ne savaient ce qu'ils devaient dire, et la Majesté tutoyante et tutoyée avait toujours l'air, malgré cela, de l'autocrate de toutes les Russies

I08 FRAGMENTS DE L'hISTOIRE DE MA VIE

[Après avoir traversé les lignes et les déserts de Pérécop, où nous sentîmes tout d'un coup des bouffées de chaleur, nous nous trouvâmes... (i) dure et extrêmement rapide ; les seize petits chevaux tartares ne purent soutenir le char brillant dans lequel nous fîmes notre entrée en Crimée. L'impératrice qui ne craint jamais rien ne voulut pas qu'on... (2) Je la regardai dans le moment qu'il y avait le plus à croire que nous allions périr. Je regardais aussi l'empereur qui faisait bonne mine à mauvais jeu. Nos seize chevaux se culbutèrent tous les uns sur les autres, ce dont je m'étais douté. Et cela nous sauva la vie (3).

Quelle différence, me disais-je en moi-même (4), c'eût été pour toute l'Europe ! Soixante millions d'habitants dans une minute étaient près de changer de maître. J'entendis des Allah ! Allah ! bien touchants de notre escorte tartare qui invoquait le Ciel pour conserver les jours de sa nouvelle souveraine (5).]

et presque de toutes les parties du monde. » Lettres à la marquise de Coigny, édition du centenaire par H. Lebasteur, Paris, Champion, 1914, p. 24-25.

(i) ...Quatre mots raturés et illisibles. La Revue nouvelle complète par « lancés sur une pente rapide ».

(2) ...Espace laissé en blanc par le copiste. La Revue nouvelle écrit : « qu'on essayât de les arrêter. »

(:;) Ligne a écrit en marge, puis biffé : « Quand un rien nous sauva la vie en Crimée. »

(4) « Me disais-je... même, » en marge par Ligne.

(5) Tout ce paragraphe a été biffé, mais Ligne a écrit en marge : « Ces lignes restent à lire quoique effacées mal à propos. »

Le comte de Ségur, compagnon de voyage, raconte en ces termes l'accident : « On arrive ou plutôt on descend dans Bachtchi-Saraji par une pente extrêmement rapide et des deux côtés hérissée de roches. La voiture de Catherine était pesante, les chevaux qui la conduisaient

LE GRAND-DUC PAUL DE RUSSIE lOÇ

Le grand-duc de Russie, avec qui, ce qui est singulier, j'étais aussi bien qu'avec sa mère et à qui je reprochais toujours de ne point s'en rapprocher assez, puisqu'il prend toujours vis-à-vis d'elle l'air d'un courtisan disgracié, me disait du mal de sa nation, prétendant qu'on ne faisait qu'attraper l'impératrice, et croyait que tout cç que nous avions fait et vu en Tauride n'était qu'une fable. Je lui dis : Il y a eu de l'escamotage, mais il y a eu beaucoup de réalité. Comment voulez-vous d'ailleurs, monseigneur, qu'une femme puisse tout approfondir par elle-même (i) et aller regarder derrière la toile. — Sans doute, me répondit-il, cela est impossible. C'est pour cela que ces gueux de Russes ne veulent être gouvernés que par des femmes.

La grande-duchesse baissa les yeux et nous fûmes tous les trois, pendant un quart d'heure, aussi embarrassés l'un que l'autre après que cela lui eut échappé.

ardents et indociles : ces animaux fougueux, pressés par un poids inaccoutumé, s'emportent, prennent le mors aux dents, et se précipitent entre les rochers avec une telle impétuosité que nous croyions à tout moment voir le carrosse verser et se briser en éclats. Les efforts des Tartares pour les arrêter furent vains : l'efïroi avait saisi tous les voyageurs ; Catherine seule (me dit ensuite l'empereur) ne laissa pas voir sur ses traits le moindre signe de crainte. Enfin le sort voulut qu'après avoir passé, on ne sait comment, par-dessus quelques roches et sans accident, les chevaux, à l'entrée d'une rue s'arrêtèrent d'euxmêmes tout à coup, et si brusquement, que plusieurs d'entre eux tombèrent. Le voiture monta sur leurs corps, et aurait alors versé, sans le secours des cavaliers tartares qui la soutinrent de toutes leurs forces. » {Mémoires et souvenirs, Paris, Eymery, 1827, t. III, p. 173.) (i) Variante B : ^t Grimper les montagnes et descendre les sommets pour voir le derrière de la toile. »

Il eut la colique qui le tint à fond de cale dans la barque avec laquelle je le menai dans les villes de mon commandement des côtes maritimes de la Flandre autrichienne, au milieu d'une foule immense qui nous accompagnait sur les bords. Sa folie, qui commençait, lui fit croire que je l'avais empoisonné par ordre de sa

mère (i).

Époque trop signifiante dans l'histoire de ma vie, dussiez-vous me coûter autant de larmes en l'écrivant que lorsque je l'appris et que j'en verse lorsque j'y pense, ce qui arrive hélas ! tous les jours (2), je ne puis vous passer sous silence, mais je passerai vite à d'autres objets. Voici le premier et le plus malheureux événement de ma vie. Tout ce que j'ai le plus aimé, les deux tiers de moi-même, le plus parfait des êtres, me fut enlevé. Les papiers publics qui retentirent de ses éloges, car jamais perte ne fut mieux sentie dans toute l'Europe et même chez les Turcs m'a dit leur ambassadeur (3), ont assez dit comment. Je vois toujours l'endroit où le maréchal Lacy m'apprit que mon pauvre Charles

(i) « Ce fut peu avant ses voyages qu'il prit de la méfiance, surtout sur le compte de sa mère. Il crut qu'elle voulait qu'il ne rentrât plus en Russie et au lieu de monter en voiture avec la grande-duchesse il prit ses enfants entre ses bras et ne voulut plus les quitter. On sait ses soupçons d'empoisonnement en Italie et même de ma part sur la barque d'Ostende à Bruges, lorsque la bière de ce pays-là lui donna la colique. » Mélanges, tome XXVII, p. 13-14.

(2) Dans S, la première rédaction de « hélas tous les jours » ! est « souvent ».

(3) Dans S, en marge : « m'a dit leur ambassadeur. »

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