PROMENADES AVEC MARIE-ANTOINETTE II
le pied dans l'étrier, je m échappe. Il se jette presque à bas, me poursuit. Je me cache. Il me passe. Je ne sais où je vas. Je traverse les cuisines du roi où vingt marmitons avec autant de broches me donnent la chasse, me prenant pour un empoisonneur de Sa Majesté. Je traverse un cercle de porteurs qui me prennent pour un assassin et se mettent en campagne après moi avec leurs grands bâtons de chaise.
Le jeune prince prend le change. J'ai le temps de me reconnaître. Je monte au théâtre. Je me couche sous une rangée de coulisses couchées à terre. Je suis trahi par des ouvriers qui en descendent. M. le comte d'Artois m'y trouve, découvre mes pieds, veut me tirer par là de ma cachette. Je les tire de ses mains, je m'élance de l'autre côté et, en voulant me lever de l'autre côté des couUsses, j'y rencontre un grand diable de clou qui, me déchirant toute la joue droite, me met tout en sang. Le prince s'en désole, me console, m'embrasse cent fois et va à sa chasse et à ses sangUers.
Je me mets bien du sel dans ma plaie. Je l'arrose d'eau-de-vie. Je prends mon mouchoir. Je trouve la reine qui m'attendait et je monte à cheval avec elle. C'est ainsi que, quoique j'en souffrisse beaucoup, car il faisait un froid terrible, je soutins la parole d'honneur
que j'avais donnée.
C'était à de semblables promenades à cheval, tout seul avec la reine, quoique entourés de son fastueux cortège royal, qu'elle m'apprenait mille anecdotes intéressantes qui la regardaient et tous les pièges qu'on lui avait tendus pour lui donner des amants. Tantôt c'était la maison de Noailles qui voulait qu'elle en prît le vicomte. Tantôt la cabale Choiseul qui lui destinait I. 8
Biron (i) qui depuis... mais alors il était vertueux. La duchesse de Duras (2), quand elle était de semaine, nous accompagnait à cheval, mais nous la laissions avec les écuyers, et c'était une étourderie de la reine et l'un de ses plus grands crimes, puisqu'elle n'en faisait point d'autres que de négligence à l'égard des ennuyeux et ennuyeuses qui sont toujours implacables.
Toutes ces promenades du bois de Boulogne, de Verrières, indépendamment des chasses, étaient trop jolies pour qu'on ne les enviât pas. C'est de même qu'on nous a gâté nos charmantes et innocentes nuits de la terrasse de Versailles qui avaient l'air de bals d'Opéra. Nous écoutions des conversations, nous faisions et essuyions des méprises. Je donnais le bras à la reine. Elle était d'une gaieté charmante. Nous avions quelquefois de la musique dans les bosquets et à l'orangerie où il y a pas bien haut, dans une niche, un buste de Louis XIV. M. le comte d'Artois lui disait quelquefois : Bonjour, grand-papa ! Un soir, de concert avec la reine, je devais me placer derrière la statue poiu" lui répondre, mais la crainte qu'on ne me donnât point d'échelle pour descendre et qu'on ne m'y laissât toute la nuit me fit abandonner ce projet. Il y avait quelquefois dans tout cela plus d'intrigue de cour que d'amour.
[M.] le duc de Guignes (3) fut de l'une plutôt que
(i) Armand-Louis de Gontaut, duc de Biron, auparavant duc de Lauzun, 1753-1794-
(2) Henriette-Philippine de Noailles, marquise de Duras, dame d'honneur de la reine dès 1767.
(3) Adrien-Louis, comte Di, Bonnières, puis duc de Guines, 1735-1806.