‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 73 sur 173 · SOIREES A VERSAILLES II · texte numérisé non relu

SOIREES A VERSAILLES II

de l'autre. Il donnait [quelquefois], dans nos promenades du parc, le bras à Madame et à Mme la comtesse d'Artois et voulait donner, disait-on, son cœur à la reine ou le prendre. Bien des raisons enfin, et des mtk^hancetéa firent tomber encore ce passe-temps, car apparemment qu'il est dit qu'on ne peut jamais s'amuser à la cour.

Nous eûmes ensuite des bals de la Saint-Martin, à la salle de la comédie de Versailles, où il n'y avait que la famille royale et la troupe de Mlle de Montensier (i). On trouva que c'était trop bonne et trop mauvaise compagnie, quoiqu'il y eut pourtant en société avec nous tout ce qui composait la maison du roi et des princes. Un masque adressa des vers à la reine : ce qui n'était pas une histoire en fit une. Voilà encore ce plaisir réformé.

La reine, après cela n'étant plus si jeune, crut pouvoir jouir des bals de l'Opéra aussi tranquillement que la dernière femme de son royaume. Elle ne fut pas plus heureuse là qu'ailleurs, car en vérité je pourrais prouver qu'à commencer par la mort de cinq ou six cents personnes le jour de son mariage (2) avec le meilleur, mais (3) avec le plus laid et le plus dégoûtant de tous les hommes, je ne lui ai jamais vu une journée parfaitement heureuse. Ces bals de l'Opéra ne furent que le signal d'une nouvelle

(i) Marguerite Brunet, dite de Montansier, 1730-1S20, fut la dernière directrice des spectacles de la cour.

(>) Le 16 mai 1770, lors d'un feu d'artifice tiré devant les Tuileries à l'occasion du mariage de la dauphine, une bousculade terrible fit un grand nombre de victimes. Ligne revient, plus loin, sur cet accident dont il fut témoin.

(3) Dans B : <c le meilleur des hommes, mais pas le plus ragoûtant de son roj'aume. » ,

Il6 FRAGMENTS DE L'hISTOIRE DE MA VIE

persécution. La reine, pour n'être pas reconnue, ce qu'elle était toujours pour nous et même pour les Français qui la voyaient le moins, s'adressait aux étrangers pour les intriguer ; de là mille histoires et mille amants : Anglais, Russes, Suédois [et] Polonais,

Je n'aimais pas qu'elle y allât d'abord à cause de cela, et puis à cause du lendemain. Elle n'était jamais ennuyeuse qu'alors, car elle avait tant de choses à raconter des masques et de ce qu'elle avait dit [et qu'on lui avait dit], que cela m'était insupportable. Si nous avions voulu en faire autant, cela aurait été plus piquant que ses soi-disant aventures.

Je me trouvai tout à coup brouillé avec la reine, sans m'en douter, pour je ne sais quelle gaieté que je m'étais permise, à ce qu'elle a dit ensuite, sur l'empereur ou la reine de Naples. Je me suis mis derrière sa chaise, au pharaon, chez Mme la princesse de Lamballe (i), à mon ordinaire et, avec la confiance que j'ai toujours, ne croyant jamais qu'on soit mécontent de moi. EUe ne me parla pas. Je crus que c'était à force d'être bien avec elle. Je lui parlai. Elle me répondit sèchement. Je ne m'en aperçus pas. Mme de LambaUe me le rappela après le jeu. Elle en était plus effarée que moi et, comme elle était aussi bonne que joHe, die me promit d'en savoir la raison. EUe me l'apprit le lendemain.

Il y avait bal à Paris. J'espérai y avoir une expli-

(t) Marie-Thérèse-Louise de Savoie-Carignan, princesse de Lamballe, 1 749-1 793.

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