BROUILLE AVEC LA REINE II
cation avec la reine. Elle s'était aperçue que j'avais été extrêmement triste toute la journée, car sa bonté, son amabilité, sa grâce, la douceur de sa société m'avaient fait renoncer à Paris depuis plusieurs années. La reine dit à Mme de Simiane (i) de se faire passer pour elle, lui dit une partie de notre brouillerie et s'en alla en lui disant que je serais une bonne pratique. Je donnai là dedans. Mme de Simiane me montra ses belles mains qui pourtant ne l'étaient pas autant que celles de la reine : ce furent ses lettres de créance. Je m'agitai, pleurai, je crois, et me justifiai avec une chaleur incroyable. Elle me dit que nous serions aussi bien qu'auparavant. Je lui représentai qu'on ne pouvait jamais se fier aux rois et aux reines et que j'avais peur qu'elle ne la fît encore le lendemain et que, pour me rassurer, je la conjurais de se pincer le petit bout de l'oreille droite toutes les fois que je me pincerais la mienne, pendant le spectacle de la ville, à Versailles, où je me mettais toujours au pied de sa loge. J'eus beau me déchirer l'oreille, la reine ne s'occupait pas de la sienne. J'eus occasion de lui parler de cela en sortant. Elle crut que je devenais fou et cela la fît tant rire qu'elle oubha bien vite sa fâcherie qui d'ailleurs n'avait pas été bien forte. Et puis, de la gaieté il n'y a qu'un pas à l'indulgence. Les gens qui rient pardonnent toujours : à plus forte raison une jeune reine charmante.
Oui croirait que c'est quelqu'un (2) qui aimait la reine et tous les Jules avec la même amitié qui a donné
(i) Sœur du comte Roger de Damas, dame d'honneur de la reine, t la plus jolie femme de la cour ». Mémoires secrets, t. XXV, 40.
(2) Dans B : « quelqu'un. » Il y avait d'abord « M. le comte d'Artois » biffé.
Il8 FRAGMENTS DE L'hISTOIRE DE MA VIE
lieu, par une étourderie, à tout ce qu'on a dit sur son soi-disant goût pour les femmes. A Fontainebleau, il s'éleva tout à coup un orage sur leur liaison. Le chevalier de Luxembourg avait fait un grand projet pour éloigner la duchesse de Polignac dont il craignait la bonne petite tête et le cœur excellent, et gouverner la reine. Celle-là lui dit un jour : «Nous ne nous aimons pas encore assez pour être malheureuses si nous nous séparons. Je sens que cela arrive- déjà. Bientôt je ne pourrai plus vous quitter : prévenons ce temps-là. Laissez-moi partir de Fontainebleau. Je ne suis pas faite pour la cour, tout le monde en sait trop ici pour moi. » Ses chevaux étaient mis. La reine pleure, l'embrasse, lui prend les mains, la conjure, la presse, se jette à son cou. La porte était entr'ouverte. M. le comte d'Artois (i) voit ce tableau en entrant. Il se met à rire, sort en disant : « Ne vous gênez pas ! » et raconte à tout le monde qu'il a dérangé deux amies.
Je n'écrirais pas tout cela si l'on devait me lire à présent, mais dans cent ans, ces petites choses qui ont l'air d'être des riens, font plaisir. J'en juge par celui que me font les souvenirs de Mme de Caylus (2), les mémoires de la mère du Régent (3) et toutes les petites histoires de Saint-Simon et cinquante auteurs d'anecdotes de la cour de France de ce temps-là. Il y en a cent que j'ai oubliées qui vaudraient peut-être mieux que tout cela.
(i) Dans B : « M. le comte d'Artois » est biffé et remplacé en marge par « ce quelqu'un ».
(2) Marthe-Marguerite de Villette de Murçay, marquise de Caylus, 1673-1729.
(j) Elisabeth-Charlotte d'Orléans, 1652-1722.