‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 75 sur 173 · LE COMTE D ARTOIS A BELŒIL II · texte numérisé non relu

LE COMTE D ARTOIS A BELŒIL II

Après une tournée charmante que je fis avec M. le comté d'Artois à Rocroy, à Spa, [etc.], il devint malade à Belœil où je lui sauvai peut-être la vie en déterminant la saignée. On a dit beaucoup de bien de moi de ce que je lui avais préparé des fêtes qui me coûtèrent plus de cinquante ou de soixante mille francs sans lui en parler, puisqu'il ne pouvait pas en profiter.

Il devait y avoir une fête militaire dans le camp, d'une superbe compagnie de mon régiment que j'avais fait venir pour sa garde ; une naumachie et des musiques, des chansons et des spectacles de tous les genres et tous différents, dans différentes parties du jardin (i) ; marionnettes dans un bosquet, parade dans un autre, etc., etc.

Il n'y eut qu'une illumination de mes temples, îles, bosquets, corbeilles et arbres de tout mon parc dans le genre des Champs-Elysées, de l'Opéra, et à boire et à manger sur toutes mes pelouses pour quelques milliers de curieux. Le reste ne put pas avoir lieu. Moi-même je ne profitai pas de ce beau spectacle de la nuit qui en avait fait im jour d'argent puisque l'on ne voyait pas un seul lampion. Je ne quittai pas le prince et m'en allai avec lui à Versailles, de Belœil, dans seize heures, dès qu'il fut en état de se mettre en voiture.

Comme les fêtes de convalescence sont aussi ennuyeuses que la maladie, la comtesse Diane voulut

(i) Dans B, en marge : « Il devait... jardins. »

lui en donner une à Montreuil pour le faire enrager. La reine, de moitié dans la trahison, y mène M. le comte d'Artois qui tremble en arrivant. Le duc de Polignac et Esterhazy, masqués en amour, se jettent sur lui et le tiennent presque garrotté dans un fauteuil sous son portrait fait à la diable, où il y avait cette devise ingénieuse : Vive monseigneur comte d'Artois ! Le duc de Guiche (i), en Génie, lui tenait, je crois, la tête. Le duc de Coigny me précédait et chantait : Via l' Plaisir! Via l'Plaisirl, J'en avais l'habit et deux grandes ailes qui ne finissaient pas, semblables à celles de ces grands chérubins des paroisses de villages. La reine, Mmes de Polignac, de Guiche (2) et de Polastron (3) étaient en bergères. De Lisle (4) en berger avec un mouton. Nous lui chantâmes des couplets aussi bêtes que le jeune prince sur son trône où il se démenait comme un enragé. Les miens étaient remplis de fadeurs sur son visage ou d'autres traits faits pour l'impatienter. Je n'ai jamais rien vu de meilleur goût que cette fête de mauvais goût qui déjouait toutes celles qu'on donne ordinairement et il n'y avait rien de si gai que les prétendus témoignages de respect et d'amour que nous rendions au prince qui, par ses mines, nous donnait au diable et n'avait pas su d'abord si nous n'étions pas de bonne foi.

(i) Antoine-Louis-Marie, duc de Guiche, puis de Gramont, 1755-1836.

(2) Béatrix, duchesse de Gramont-Guiche. née Choiseul-Stainville, 1739-1793-

(3) Née d'EepARBÈs de Lussan, belle-sœur de la duchesse de Polignac.

(4) Nicolas, chevalier de Lisle, i 735-1 783. Voir une notice détaillée sur ce personnage et sa correspondance avec Ligne dans les Annales, t. V. p. 47-91.

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