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LA REINE EMBARRASSEE

A propos de ce voyage de Rocroy, tout à coup, en allant de là à Spa (i), je rencontrai, au point du jour, une cinquantaine de paysans armés. Je crus que c'étaient des voleurs. M. le comte d'Artois n'avait pas d'armes ni moi non plus. Au moment que nous le regrettions cinquante vivats nous rassurent. C'était une bande de mes fidèles sujets qui avaient mauvaise mine, mais bon cœur, qui m'attendaient à la frontière de mon petit comté souverain d'Empire que je ne savais pas être sur mon chemin (2). Ils me menèrent régner sur mon rocher où il me fallut enrayer ma voiture tout le temps que je m'arrêtai pour recevoir les hommages du clergé et du magistrat; et puis je continuai ma route (3),

La reine était charmante à attraper et il y avait du plaisir à lui tendre des pièges (4) pour l'embarrasser. Si l'on interprétait quelques-unes de ses paroles en libre ou en méchant, elle se fâchait, riait, rougissait et en était encore plus aimable. Un jour une femme de la cour qui avait un amant officier aux gardes lui

(i) Voir dans les Contes immoraux {Mélanges, t. XXVIII), un amusant tableau de la vie à Spa.

(2) Terre souveraine située dans l'Entre-Sambre et Meuse, à quatre kilomètres de Mariembourg, Annales, VII, p. 89-108.

(3) Dans B, en marge : « A propos... route. »

(4) <i La bonté et la sensibilité de la plus belle des âmes ajoutaient des charmes à sa figure sur laquelle on voyait se développer, en rougissant, ses jolis regrets, ses excuses et souvent ses bienfaits. Combien de fois n'ai-je pas surpris tous ces mouvements qui se succédaient les uns aux autres quand, pour me faire rire, je tendais des pièges à Sa Majesté. » Mélanges, t. XXVII, p. 36.

donna un bal. Elle voulut que l'orchestre jouât tout de suite un air gai. Je lui conseillai de demander celui dont les paroles commencent : Dans les gardes françaises j'avais un amoureux. Je risquai cela puisqu'à la cour, où tout le monde est toujours dans l'ivresse, il n'y a personne qui soit assez de bon sens froid pour faire des applications, car j'aurais été désolé de faire une méchanceté à cette femme et à la reine. Je l'alarmai, je m'en

amusai et cela me suffit.

Il m'est souvent arrivé de taquiner l'empereur Joseph. Mais il y avait bien des ressources avec un homme aussi aimable et qui avait des qualités si supérieures. Deux ou trois fois, entre autres à Prague, chez Mme de VaUis (i), je lui dis quelques vérités assez dures devant tout ce qui composait la société. Il y avait du haut et du bas dans sa manière de me traiter. Cependant j'ai toujours découvert de sa part de la considération pour moi lorsque quelque caprice, ou peut-être quelque caquet, l'empêchait de me témoigner de l'amitié.

Lorsque l'empereur Léopold (2), grâce à deux personnes qui se disent mes amis, me fit un passe-droit à Francfort en ne me faisant pas maréchal, je lui demandai en allemand, par la voie du Conseil de guerre, et de la manière la plus sèche et la plus outrageante pour lui, la démission de tous mes emplois. Il en fut alarmé,

(1) Comtesse de Wallis, épouse de Patrice-Olivier de Wallis, commissaire impérial en Bohême.

(2) LÉOPOLD II, empereur, 1 747-1 792, couronné à Francfort le 30 septembre 1 790.

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