DÉMISSION
mais ce qui lui fit encore plus d'effet, c'est qu'il crut que c'était pour le braver que moi, qui ne danse jamais, je dansai ce jour-là [comme un perdu], par hasard, en sa présence, à un bal chez l'ambassadeur de Naples. Je fis bien plus sans m'en douter. Louise Hardcgg (i) m'étant venue prendre à la galoppade, comme il arrive souvent de prendre dans les spectateurs celui qui s'y attend le moins, je jettai mon épée à terre avec un fracas énorme de bruit de ses chaînes, presque aux pieds de l'empereur (2). Je ne pensais seulement pas à lui. C'était de gaieté, puisque je venais d'apprendre que mon cher Charles me revenait d'Ismaël, chargé de gloire, avec une blessure qui n'était pas dangereuse. L'empereur fut furieux et cependant, ayant sucé en Italie le lait de la dissimulation, se contint assez pour (3) m'assurer, le jeudi d'après, qu'il allait me faire maréchal dimanche.
Je ne le suis pas et cela m'est égal. Et pour le faire bien sentir à la cour, je n'y parais plus qu'aux jours de cérémonies d'obligation pour mes deux Ordres de la Toison et de Marie-Thérèse (4) et en uniforme de mon régiment, puisque je n'ai pas voulu porter depuis quatorze (5) ans celui d'officier général. Il est taché, dis-je
(i) Maxie-Ludovique de Hardegg-Glatz, épouse du comte François de Paule de Hardegg ou plutôt la comtesse Louise Canal qui avait épousé le 25 octobre 1768 le comte Jean- Franz Hardegg, chambellan de l'archiduc Ferdinand.
(2) Dans B, en marge : « Je fis... empereur. »
(3) Dans B, première rédaction biffée : « m'écrire le lendemain la plus belle lettre du monde où il s'excusait sur un malentendu et me faisait les plus belles promesses en m'assurant que si je voulais il serait mon meilleur ami comme auparavant. Depuis ce temps-là il m'a renouvelé ses promesses. L'empereur François a continué à m'en faire aussi.»
(4) Dans B, en marge : « d'obligation... Marie-Thérèse. »
(5) Dans B, Ligne avait d'abord écrit « trois ». Il a bifié et inscrit
à ceux qui m'en demandent la raison, mais comme je ne le suis pas, je me suis fait archiduc, puisque ceux qui ne sont pas généraux ne portent de même que l'habit de colonel.
A propos de cette démission, qu'on lise ces deux lettres-ci (i). La première est digne d'Henri IV. Pour m'engager à la reprendre il aurait peut-être tenu parole cet empereur Léopold s'il avait vécu, mais l'empereur François est...
A la vérité il a fait maréchaux depuis, moins anciens que moi, dont deux entre autres, n'ont jamais essuyé un coup de fusil. Je n'en dors pas moins bien pour cela. Tant pis pour lui. Le lendemain de cette charmante première lettre, il y eut appartement à la cour. Messieurs les courtisans qui n'en étaient pas instruits et qui ne savaient que ma brouillerie, avaient les yeux fixés sur l'empereur et sur moi. Je lui fis remarquer. Cela l'amena à me traiter encore mieux, mais cela n'amusa pas quelques généraux. Je lui dis : Votre Majesté pourrait dire comme votre bon grand-aïeul maternel : « Ils vont croire que je vous pardonne. »
Il mourut quelques mois après. Sa belle lettre me toucha au premier moment. Je ne pus m'empêcher au moment même où je l'appris de faire cette épitaphe : « Est-ce aux ignorants médecins, à de scélérats assassins, qu'il faut attribuer la perte du bon feu Léopold. Car
« sept » au-dessus et plus tard a de nouveau raturé ce chiffre pour inscrire « quatorze » en dessous de « trois ».
(i) Variante B : « Quand on me fait une bonne injustice je la raconte et puis je n'y pense plus, mais je la prouve, par exemple, par ces deux lettres de promesses et de mensonges qui durent depuis sept ans et que je n'ai gardées que pour m'en moquer. Les voici. »
LETTRE DE L'EMPEREUR LitoPOLD 125
certes il est mort. Savez-vous pourquoi, mes chers amis : c'est qu'il ne l'avait pas promis (i). »
La voici cette charmante lettre :
« Mon prince, quoique je tâche à tenir mes papiers en ordre et que je n'en perde pas d'ordinaire, je viens d'en perdre un, et je n'en suis pas fâché, c'est celui que vous avez remis au conseil de guerre. Je vous ai toujours rendu justice dans mon cœur. Si vous m'aviez rendu un peu plus de justice à moi, vous auriez été persuadé que votre avancement désiré, mérité et promis, ne pouvait être retardé que pour peu et par des combinaisons relatives à quelqu'un de vos confrères. Mais enfin tout ceci est passé, il vaut mieux n'en plus parler. Vous garderez vos emplois, vous en aurez des nouveaux en son temps et nous serons bons amis comme ci-devant. Je suis persuadé et convaincu de votre zèle et attachement pour mon service et ma personne, et vous devez l'être de l'estime et considération avec laquelle je suis,
« Votre affectionné,