LÉOPOLD
Vienne, le 15 décembre 1790.
(i) Dans B, paragraphe biffé : « Ai-je dit quelque part (car j'aime mieux qu'on s'ennuie à me voir répéter qu'à me lire) qu'avant cette première lettre, Manfredin (si indignement persécuté), ne me connaissant presque pas, avait prévenu Léopold II en ma faveur, uniquement par justice et bonté de sa part. Ce qui l'avait mis le plus en colère, c'est d'avoir dansé la galopade devant lui, le jour que je lui avais demandé ma démission, et d'avoir jeté mon épée avec fracas et gaieté lorsqu'une femme vint me chercher pour cela? »
Cette seconde lettre, qui n'est pas si bien écrite, est du régnant (i) archiduc François alors, qui se mêlait du militaire et annonçait de la justice et de la reconnaissance. Elle précéda ma démission que je ne demandai que lorsque je vis qu'elle manquait de sincérité ou que lui manquait de crédit, ce que je ne me suis pas donné la peine d'approfondir. Devenu empereur, il m'a fait écrire plusieurs fois, pendant qu'il faisait ses ridicules maréchaux, par son ministre Colloredo, qu'il n'avancerait personne avant moi. « Notre Auguste Monarque sous les pieds duquel j'ai mis votre lettre, me charge de vous en assurer, ainsi que de son estime, » me dit-il dans une de ses réponses.
« Mon prince,
a Pardonnez que je ne réponds que si tard à votre lettre, ne l'ayant reçue que depuis hier. La situation dans laquelle vous vous trouvez présentement et que vous m'exposez, ainsi que la demande que vous y faites, est plus que juste. Vous pouvez être persuadé du zèle avec lequel je m'intéresserais dans cette juste cause, surtout pour vous, mon prince, que j'estime personnellement et qui avez donné les preuves les plus évidentes de votre zèle et de votre attachement pour toute notre maison. Soyez persuadé que mon père et nous tous, nous le reconnaissons, et que, pour mon particulier, je ne désire qu'une occasion pour pouvoir vous témoigner les sentiments avec lesquels je ne cesserai d'être,
« Votre très affectionné,
« François. »
Vienne, ce 27 octobre 1790.
(i) François 1", empereur, 1 786-1 835.
EN RETRAITE IVf
J'aime assez un accès de rage et une ingratitude qui dure quinze ans! Le seul chagrin que j'ai eu pendant la vie (je ne parle pas d'une peine de l'âme qui en fait le malheur), n'est ni cette injustice (i), ni la perte de Belœil, mais celle d'une gloire assurée en battant le prince Henri.
Voici comme je m'en consolai, en me retirant pendant la nuit, à cheval, par ordre du maréchal Loudonqui, à la vérité, avait reçu de Marie-Thérèse celui de ne point donner de bataille (2), telle chose qui arrivât. C'est sur l'air : Je suis un pauvre maréchal et le même refrain (3).
Ma foi, mon pauvre maréchal.
Jadis excellent général, Vous ne faites plus rien qui vaille, Depuis que devenu prudent Vous allez toujours reculant Pour ne plus donner de bataille.
A l'assaut !
Tôt, tôt, tôt, Bon courage.
Vous n'avez plus le cœur à l'ouvrage.
(i) Dans S, la première rédaction « ni cela » a été remplacée par • cette injustice ».
(2) « Le maréchal Loudon avait promis à Marie-Thérèse de ne point engager de bataille et en craignait une s'il m'avait laissé faire ce que je voulais. Et j'avais tant de raisons de la vouloir que le prince Henri m'a fait l'honneur de me dire depuis que, me connaissant, il s'y attendait à perdre son arrière-garde... » Mélanges, t. XVII, p. 66.
(3) C'est la parodie d'une ariette de l' opéra-comique le Maréchal ferrant, 2 actes en prose, paroles de Quêtant et Anseaume, musique de Philidor {1761). Les Mémoires secrets contiennent des parodies similaires sur le maréchal de Soubise (1762, 15 et 28 mars) et sur le maréchal d'Estrées (1762, 10 avril).
La marche était longue. Je fais d'ailleurs très vite mes petites bêtises. Je me répondis de la part du maréchal, comme si c'était lui :
Mais que peuvent des maréchaux Jj
Avec d'aussi plats généraux? I
Comment former une entreprise? M
Vous n'avez pas le sens commun.
Je suis critique d'un chacun Qui ferait bien plus de sottise.
Et plutôt
Tâchez sot
De vous taire :
Que l'Empereur me laisse faire !
Je chantai ce couplet et quelques personnes me dirent : « C'est singulier, on ne croyait pas que M. de Loudon sût le français. » Comme il est vrai qu'il n'en m
savait pas un mot, cette naïveté me fit beaucoup de plaisir.