‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 79 sur 173 · CAHIER VII · texte numérisé non relu

CAHIER VII

Bon cœur de Marie-Antoinette. — La reine de Naples. — Bonté de Charles de Lorraine. — Mort du prince Charles. Pressentiments.

— Au siège de Valenciennes. — Amitié et amour de Mme du Barry.

— Mort de Louis XV. — Esprit des ministres Maurepas et Cobenzl.

— Le maréchal de Richelieu à Versailles. — Rival de François I«'.

— Ambassadeur de Mme du Barry auprès de la reine. — Dans le monde des sorciers. Eteilla. — CoUot d'Herbois sifflé à Lyon. — Ignace Potocki à Kiow. — Extravagances des bals de l'Opéra. —

— La marquise de la Foumerie. Mme de Pulli. — Éloge de la princesse et des enfants, Christine, Flore, Euphémie et Louis. — Chez le prince Albert. — Originalité vaniteuse du prince de Kaunitz.

Voici un rien, moins que rien qui peut donner une idée du bon cœur de la reine, par excellence. Elle avait perdu quelque brimborion d'ajustement. Étant près de sortir elle dit à ses femmes : « Mon Dieu, mesdemoiselles, comment ne pas trouver cela tout de suite. C'est insupportable ! » Trouvant ce qu'elle appelait une sortie un peu forte, sans en avoir besoin, elle les sonne. Elles arrivent tout de suite. — Ah ! mon Dieu, dit-elle, que je suis bien servae ! Que vous êtes toutes pleines de soin ! Je ne sais plus ce que je voulais, je n'ai pas le sens

commun.

■ Sa sœur, la reine de Naples (i), est encore (2) plus généreuse qu'elle n'était et a peut-être plus d'élévation qu'elle n'en avait. Elle tient cela de leur mère, mais

(i) Marie-Caroline d'Autriche, 1752-1814.

{2) Dans S, « encore » en interligne.

imprudente et confiante elle dit à plusieurs personnes ce qu'elle ne devrait dire à personne et qui se trouve public sans qu'on sache de quelle part. Elle est par là embarrassante et elle en soupçonne souvent le plus discret. Par exemple, elle me dit un grand jour le très juste mécontentement de toute sa famille : « Je ne suis plus ni reine, ni archiduchesse, ni mère, ni belle-mère, ni sœur, ni tante, ni fille de Marie-Thérèse, je ne suis plus rien, rien, ajouta-t-elle, in renforçando. » Je rencontrai deux jours après cette lamentation confidentielle dans la société, avec les mêmes termes et l'accent dont elle s'était servi (i).

Le prince Charles de Lorraine m'aimait extrêmement. Une fois que j'arrivai chez lui presque à la fin du dîner, on voulut me desservir auprès de lui, en lui faisant remarquer que cela m'arrivait souvent. — Oui, dit-il, messieurs, cela est vrai. Il vient toujours trop tard pour moi, quand même il serait le premier.

Il était si bon que cela paraissait dans ses colères, si par hasard il en avait, par exemple à la chasse où il faisait l'important en vieux piqueur. Se fâchant un jour contre tout plein de spectateurs qui dérangeaient la chasse à force de courir dans toutes les allées de ma forêt, il leur cria : « Allez vous faire f..., messieurs, s'il vous plaît, » ajouta-t-il en leur ôtant son chapeau.

(i) Variante B : « Un marcassin met en déroute la valeur et le sens froid du roi de Naples. La reine trop confiante embarrasse parce que les mêmes confidences sont publiées par les indiscrets et compromettent et font soupçonner celui qui ne l'est pas. C'est ainsi qu'on retient d'elle cette phrase que je croyais n'avoir été dite qu'à moi et qui peint si bien sa situation malheureuse : Je ne suis plus femme, ni mère, ni reine, ni archiduchesse. Je ne suis rien ! » Voir aussi Cahier X.

Page 1