MORT DU PRINCE CHARLES 13I
Fidèle secrétaire de ma tête, voici encore ce qui m'y revient d'affligeant, dans "ce moment-ci, sur le plus triste des sujets (i). Hélas ! je ne voulais pas comprendre le maréchal quand il me dit cet affreux mort : mort, ou je ne le pouvais pas. Je crois que c'est ce qui m'a sauvé la vie. Je tombai entre ses bras et il me porta presque en voiture pour me mener chez moi. Peut-être que si ma pauvre Christine n'en mourut pas non plus, c'est qu'elle avait entendu dire à un de ses gens : « Le maréchal Lacy vient d'emmener le prince. Il pleurait. Son fils est blessé. » Je n'aurais pas pu lui dire qu'il était tué, lorsqu'elle vint me demander s'il n'en reviendrait pas. Mes cris plutôt que mes pleurs lui apprirent ce qui en était. J'avais rêvé huit jours auparavant que Charles avait reçu un coup mortel à la tête et qu'il était tombé de cheval mort. A cause du rêve si vrai sur mon oncle, que j'ai écrit plus haut, j'en fus inquiet cinq ou six jours, et comme on traite toujours de faiblesse ce qui est souvent un avertissement ou peut-être un sentiment de la nature lorsqu'il y a quelque analogie dans le sang, je chassai cette fatale pensée qui ne se vérifia que trop le surlendemain.
Autre hasard comme on voudra l'appeler, extravagance sans doute. Mais une Mme de Cassi nous tira les cartes quelques jours auparavant. Nous ne nous en sommes jamais parlé. Christine ne sait pas que j'y fis attention. Hélas ! notre perte y était annoncée.
(i) Dans B, en marge : c Fidèle... sujets. ■
[Ceci ne prouve point contre mes rêves, mais depuis ce temps-là Christine a fait deux rêves sur le compte de Louis, qui m'auraient fait mourir de crainte et de chagrin s'ils m'étaient arrivés. Elle rêve qu'il avait été tué. Au lieu de cela] Louis est heureux et me rend heureux ; il se porte fort bien, s'est extrêmement distingué à plus de sept ou huit affaires et a eu son cheval tué sous lui à celle de Mons (i).
[C'est le jour qui perdit les Pays-Bas et entama la perte de la Maison d'Autriche, puisqu'on n'avait pas eu l'esprit de me demander comme une grâce de commander l'armée dans un pays que je connais comme ma chambre. J'aurais été sûr de prendre Condé et Valenciennes et de prendre à dos ou en flanc toutes les armées françaises qui auraient osé marcher à moi.]
[La bêtise ou la malice des gens en faveur, le mauvais choix qu'ils ont fait, et le peu de cas et de connaissance des braves gens et de ceux qui sont éclairés a détruit ma ferveur militaire que je n'aurais jamais cru pouvoir s'arrêter.]
J'ai brisé l'idole la plus chère à mon cœur, la gloire, et j'ai presque résolu de ne jamais essuyer, un coup de
(i) A la bataille de Jemmappes où le prince Louis était aide de camp du maréchal de Clerfayt.