AVANT-PROPOS XVII
conduite des troupes. 11 avait naguère conseille, avec un brin de mépris, les émigrés et les « émigrettes » lorsqu'ils fuyaient la France ; il avait prêché à Catherine une action d'ensemble contre la France révolutionnaire ; de même, il voudrait diriger une campagne de grande envergure contre Napoléon. Il est trop âgé. D'autres prendront les armes à sa place. Pour lui, retiré à Vienne ou dans sa demeure du Léopoldsberg, il ne peut que suivre en spectateur le drame qui se déroule.
Spectateur très avisé. Il refuse, à l'heure où il y aurait quelque profit à en tirer, d'avoir un entretien avec Napoléon ; il lui en coûte, car il est curieux de toutes les gloires, de toutes les grandeurs et parce qu'il ne peut s'empêcher d'admirer le « bandit couronné ». Il refuse, car il prévoit ce que le règne de l'empereur des Français a de temporaire, de limité dans l'histoire. Gardien d'une tradition, n'ayant d'autre ambition que d'être honoré dans le cadre de cette tradition, il n'entend pas se commettre avec celui qui prétend fonder une cour, mauvaise copie de celle où Charles- Joseph connut les succès les plus flatteurs et les plus tendres ; avec celui qui brise les vieux sceptres et les remplace par des couronnes chancelantes ; avec celui qui oppose à l'hégémonie de la maison d'Autriche, à la puissance de l'empire des tsars, les prétentions d'un maître du monde.
De ce maître, il enregistre les triomphes avec angoisse et souligne les erreurs avec joie. Au moment où l'Europe subjuguée, terrifiée, assiste à la marche sur Moscou, Ligne prédit que la fin de la carrière de Napoléon approche. Il blâme les Viennois tour à tour perdus dans leurs mondanités et noyés dans leurs larmes, don-
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nant à leur capitale tantôt l'aspect d'une ville qui ne fut fondée que pour la joie et les plaisirs faciles, tantôt transformée en cité de lamentation, en « Jérémiestadt ».
Entre son âne, sa chèvre et son chien, qui viennent auprès de son lit dans sa maison des champs, il discute avec lui-même. A Vienne, dans un logement dont M. et Mme Eynard ont décrit avec tant de pittoresque la simpUcité (i), il émettra franchement son opinion devant ceux qui lui rendent visite.
Car il demeure le centre d'une vraie petite cour : on cherche chez lui l'écho du passé, la vision des suprêmes élégances d'antan. Désaxé par la guerre, le monde est sans pilote. Le prince de Ligne, témoin d'un âge effondré dans la tourmente, apporte des précisions sur ce qui fut, dit ce qui pourrait être. De même qu'autrefois il fallait avoir vu Voltaire, Rousseau et Lavater, de même il est de bon ton de rendre visite au prince de Ligne. En 1814, il reçoit encore, comme naguère, des souverains. Tout ce qui compte sur la terre se le dispute. Malgré son grand âge — soixante-dix-neuf ans — il est de toutes les fêtes, de toutes les redoutes, de tous les galas. Il y est fêté, choyé ; il ne ménage ni ses audiences, ni ses visites, ni sa santé. Il croit assister à une résurrection des grands siècles. Il juge que l'Europe se ressaisit enfin, que les trônes menacés par les révolutionnaires et les usurpateurs ont restauré leufs bases.
Ce monarchiste d'essence ne conçoit pas la possibilité d'autres régimes. L'idée républicaine est pour lui un monstre. Il ne l'accepte que pour la Suisse. Avec une
(i) Journal de Jean- Gabriel Eyna/d, t. I; Au Congrès de Vienne (Paris, Pion) et Annales prince de Ligne, t. I, p. 120-130.
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indulgence quasi romantique, il avait écrit dans ses Écarts : « De tous les pays qui sont en Republique, je n'en connais qu'un qui soit fait pour cela : c'est la Suisse, parce qu'on y est bon, éclairé, vertueux. C'est là seul que le climat, la religion et le gouvernement y concourent. » Mais on peut croire qu'en traçant ces lignes, le maréchal, ici encore, était guidé par son respect d'une tradition, une tradition qui avait fait de la Suisse, dès 1291, une nation ordonnée par le régime démocratique.
Au coup de clairon donné par la monarchie traditionaliste, le vieux courtisan sort de son humble retraite et lance les dernières fusées de son esprit à la gloire des principes retrouvés. Il se dépense auprès des monarques, court d'une chancellerie à l'autre, d'un entretien à un autre entretien, d'une cérémonie à une autre cérémonie.
Et il en meurt . . .
Il meurt et entraîne avec lui la grâce, la bonté et la reconnaissance : Mme Eynard, cette Genevoise ravissante dont le prince avait distingué la fraîcheur de sentiments parmi les fastes et la volupté du Congrès de Vienne, a dit l'émoi causé par le décès du maréchal et l'oubli qui, quelques jours plus tard, tenta de recouvrir son nom.
Maréchal sans armée, prince sans principauté, Charles- Joseph ne laissait pas aux grands d'héritage à convoiter : sa mémoire n'était pas intéressante pour les cabinets européens. Les services qu'il avait rendus à l'armée autrichienne étaient écUpsés par les lauriers des généraux alliés. Il avait joué son rôle lors de la magnificence de monarques défunts : il n'avait pas été appelé à participer aux victoires de leurs successeurs qui redoutaient peut-
XX FRAGMENTS DE l'HISTOIRE DE MA VIE
être, in petto, ce faiseur de comparaisons. A Vienne même, durant le Congrès, les « mots » de Talleyrand se substituaient dans les salons à ceux du prince de Ligne.
Sa royauté, incontestable, paraissait avoir été éphémère.
Or la royauté de l'esprit est la seule qui ne périsse jamais et nul ne pouvait l'enlever à Ligne. Il avait pris soin d'en assurer la pérennité par des travaux importants. Il avait aussi prévu que ses souvenirs, à cent ans de distance, offriraient de l'intérêt. Il avait conscience de sa supériorité inteUectueUe. Le maréchal entendait commander, le prince voulait régner par delà le tombeau. Il n'admettait pas de disparaître une fois pour toutes, comme un officier tombé en quelque obscur combat ou comme un roitelet automatiquement remplacé.
Il avait veillé sur sa renommée et y avait pris un plaisir extrême, trouvant même des encouragements à l'action : « de toutes les illusions, la plus agréable c'est l'espoir d'occuper de soi après qu'on n'existe plus. Cette fumée de gloire n'est pas déraisonnable et peut faire faire de grandes choses. » Vanité, mais aussi noble intention d'accomplir une oeuvre durable.
On lira avec le plus vif intérêt dans l'introduction de M. Félicien Leuridant à ces Fragments inédits jusqu'ici, comment le prince de Ligne mit en pratique la maxime que nous venons de citer. Mais il faut bien le dire : si le souhait du prince s'accomplit aujourd'hui, c'est grâce, en très grande partie, à M. Félicien Leuridant.