AMITIÉ DE MADAME DU BARRY I
fusil. Malgré tant d'ingratitude je m'y laisserais encore aller bien vite si l'on voulait. [Je ne me suis jamais vanté, à la vérité, de tant de batailles et de quelques actions distinguées pendant douze campagnes et j'ai ri et pleuré lorsque j'ai vu placer à la tête de quatre ou cinq armées quatre pauvres ou mauvaises têtes et gens ignorants et infirmes en Italie et aux Pays-Bas, que j'ai eu sous mes ordres et à qui, excepté Clerfayt, je n'aurais jamais donné trois bataillons à commander] (i).
J'ai eu du plaisir, malgré cela, à entendre siffler quelques boulets des Carmagnols. Il en tomba même une douzaine dans le jardin [et la cour] de la maison où j'ai passé vingt-quatre heures, pendant le siège de Valenciennes (2), que j'allai voir mon régiment campé sous le feu de la place. J'y donnai l'ordre devant le front précisément au moment où elle tirait passablement.
Je ne sais pas trop pourquoi je ne profitai pas de l'amitié que Mme du Barry a eue pour moi avant d'avoir un peu d'amour. Soit dit sans fatuité, par délicatesse, je refusai de m'adresser à elle, pour gagner deux procès considérables. Je lui dis même un jour, à sa toilette, qu'elle me demandait devant le roi, un mémoire, que je le donnerais à Lacroix, son coiffeur, pour lui en faire des papillotes, puisque je croyais que c'était le seul
(i) Voir la rédaction de S dans le Cahier VIII.
(2) Du 25 mai au 27 juillet 1793 par le maréchal-prince de Cobourg,
moyen de lui mettre une affaire dans la tête. Elle en rit et le roi aussi qui lui répéta vingt fois de suite, car c'était un mannequin qui avait l'air de marcher [et de parler] par ressorts.
Je portai guignon, je crois, à ce pauvre Louis XV, car je ne l'avais pas vu depuis que je lui avais été envoyé de notre armée. A cause des amis de mes amis, des Choiseul, dont pourtant je ne me souciais pas, je ne me remis à aller chez Mme du Barry que quelques mois avant la mort du roi.
Je ne m'en fis pas moins une affaire pour elle, avec la première des intrigantes, Mme de Neukercke, qui voulut épouser le roi, et comme elle s'était mise dans la dévotion pour cela, dans une explication avec elle je lui écrivis : « Vos grâces, madame, les grâces du roi et la grâce de Dieu, vous donnent des droits à tout ; cependant, etc. »
Louis XV étant près de mourir, les courtisans de Mme de Barry l'abandonnaient suivant l'usage, et moi, qui l'avais négligée pendant cinq ou six ans, je ne la quittai plus. Je dis à son fameux beau-frère, le roué du Barry : « La farce est jouée, vous pouvez partir. » Il me répondit avec un drôle d'accent de sa province : « Et pourquoi m'en aller? Si Ton me fâche, je mettrai le royaume en république. » Cela avait l'air d'une gasconnade impossible, et le hasard l'a réalisé par des gens plus coquins, mais moins spirituels que lui.