ESPRIT DE MAUREPAS ET DE COBENZL I
Je n'ai vu que deux ministres qu'on peut bien dire avoir de l'esprit : M. de Maurepas (i) et M. de Cobenzl (2), père de notre vice-chancelier. Outre leurs grandes vues (quoique le premier fût trop insouciant pour les réaliser), ils avaient les idées les plus gaies. Une femme de la cour lui fit demander — pendant le souper où j'étais tous les jours à son côté, pour qu'il me racontât ses anciennes histoires — des nouvelles d'un courrier qui revenait d'Amérique. Elle voulait savoir s'il n'y avait pas eu de batailles où son amant avait été. — Mme la duchesse veut savoir, dit-il à son laquais, des nouvelles du courrier? Dites-lui qu'il s'appelle La France, qu'il est un peu fatigué et qu'il est allé se coucher.
On lui faisait sans cesse, à souper, des questions aussi indiscrètes, auxquelles il faisait de semblables réponses.
M. de Cobenzl avait dans les siennes le genre de M. le Régent. Un Français qu'il voyait bien ne pas valoir grand 'chose vint se plaindre à lui de ce que son camarade l'avait volé. — C'est bien beau à vous, monsieur, dit-il, de ne pas l'avoir prévenu.
[Le maréchal de Richelieu (3) est un des hommes les plus rares que j'ai vus. Il m'aimait beaucoup. Je lui
(i) Jean-Frédéric Phéij-ppeaux, comte de Maurepas, 1701-1781.
(2) Jean-Charles-Philippe, comte de Cobenzl, i 712-1770.
(3) Louis-François-Armand du Plessis, duc de Richelieu, 1696-1788. Ligne fait ici allusion à une aventure de jeunesse de
recommandai une actrice de la Comédie-Italienne, un matin, chez la reine. Elle passa pour aller à la messe. On fermait les portes. Je lui dis : « Cela ne va pas à tout le monde, il n'appartient qu'à vous, monsieur le maréchal, de se faire enfermer à Versailles dans la chambre d'une jolie princesse.] »
Dans le temps que je partageais les charmes de la plus jolie femme du monde et de la plus grande dame de •Vienne (i) avec l'empereur de ce temps-là, le bon, l'excellent, le sûr, l'aimable, le beau même, le propre, le gai, l'honnête François I^^", l'impératrice allait quelquefois au spectacle et alors l'empereur n'osait pas quitter sa loge. Un jour qu'il la vit apparemment bien occupée, il se glissa dans celle où j'allais toujours ces jours-là. Sa maîtresse et moi nous fûmes un peu alarmés de son apparition, mais nous savions qu'il nous aimait tous les deux. Il me demanda quelle était la petite pièce. C'était Crispin rival de son maître (2). Je ne sus comment faire pour le lui dire. Il insista. Je lui dis, moitié embarrassé et moitié mourant de rire, en balbutiant ce qui faisait notre position à tous les deux, et je me sauvai au plus vite en laissant à cette jolie et charmante femme le soin de trouver dans sa brillante imagination de quoi faire un conte à son amant couronné sur notre embarras et ma prompte sortie.
Richelieu qui s'était caché dans la chambre de la duchesse de Bourgogne et en avait été puni par la Bastille.
(i) Maric-Wilhelmine de Neipperg, princesse d'Auersperg, 1738-
(2) Crispin rival de son maître, pièce en un acte de Le Sage. D'après le journal de Kevenhueller cette pièce fut jouée le 25 avril 1 773.