‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 83 sur 173 · DANS LE MONDE DES SORCIERS I · texte numérisé non relu

DANS LE MONDE DES SORCIERS I

Le malheureux Louis XVI apprit que j'avais donné une lettre de Mme du Barry à la reine pour l'engager à arranger ses affaires que son étourderie et son désintéressement avaient laissés très mauvaises à la mort du roi et il me dit : « Voilà une belle ambassade dont vous vous êtes chargé. «Je lui répondis que c'était parce que certainement personne d'autre que moi ne l'aurait osé.

En allant à Versailles je passais souvent par Lucienne. Elle a toujours été une excellente personne et, il y a sept ans encore, très belle à voir et très bonne à

avoir.

Le chevalier de Luxembourg m'avait donné du goût pour la sorcellerie. Je me fis garçon sorcier pendant un an, mais malgré mon désir de trouver du merveilleux et tout ce qu'on fit pour m'en montrer, je quittai le métier sans qu'on réussît. En vain, je passai des nuits chez une vieille comtesse de Silly, au faubourg Saint- Marceau, où elle voyait des esprits, disait-elle, en ma présence. En vain un certain Chavigny (i) me travailla ; en vain un nommé Beauregard, la nuit du jeudi saint au vendredi, fit des cercles et des conjurations horribles autour de moi, de M. le duc de Chartres d'alors et de Fitz James (2). Celui-ci en signant son nom renversa l'écritoire sur notre pacte avec le diable qui, furieux vrai-

(1) Il est également question de ce Chavigny dans les accusations de sorcellerie qui furent portées contre le duc de Richelieu.

(2) Charles, duc de Fitz-James, duc de Berwick, i 712-1787, maréchal de France.

semblablement de cette inattention, ne voulut point" venir.

Un abbé Beudet ou Budet me donnait des leçons comme un maître à danser. Il me dit un jour : « Je ne puis point vous voir demain. Oh ! non, c'est impossible ; et en comptant sur ses doigts : mais après-demain, sans faute, parce qu'il me faut le temps d'aller et revenir de Philadelphie où nous avons une assemblée

d'esprits aériens. »

Je suis bien fâché d'avoir fait si peu d'attention aux prédictions du grand Etrella (i). Ce sorcier arrivait à Paris. Je menai chez lui le duc d'Orléans, rue Fromenteau, à un quatrième. Il ne pouvait nous connaître ni l'un, ni l'autre. Je sais bien qu'il lui parla trône, révolution, famille royale, Versailles, le diable, etc., mais je ne me souviens que confusément de tout cela, qui contribua peut-être à déranger la tête et la cœur de ce

monstre sans le savoir,

J'en suis peut-être ainsi la cause innocente comme des malheurs de Lyon, pour y avoir fait siffler Collot d'Herbois, mauvais comédien qui en opprimait un excellent nommé Chevalier que je protégeais, et qui

(i) Alliette dit Etteila, i 730-1 791, cartomancien et alchimiste très en vogue et très critiqué.

Dans ses Mélanges, t. XXVII, p. 95, Ligne écrit : « Il [le duc d'Orléans]" était superstitieux. Je le conduisis un jour chez un sorcier, à un cinquième, rue Fromenteau, le grand Etrella. Il lui prédit des choses étonnantes auxquelles mon peu de confiance m'empêcha de mettre du prix et par conséquent de les retenir. Je sais en gros qu'il y avait du Versailles et du royaume et je suis persuadé que cela lui a tourné la tête. »

AUX BALS DE l'OPÉRA I3 ,

dit, en commettant tous ses crimes, que c'était pour

s'en venger (i).

Parmi les miens encore involontaires, je dois mettre aussi d'avoir fait le malheur de la Pologne, en contribuant à faire mal recevoir Ignace Potocki (2), à Kioff, par l'impératrice de Russie. Je l'avais promis au roi. Il dit aussi qu'il s'en vengerait, de là il se jetta sur lui et son pays à la tête du roi de Prusse. De là la Constitution du 3 mai, etc. (3).

J'en reviens à Etrella. Il est très vrai qu'il fit la peinture à Mme de Mérode de ce qu'elle verrait quinze jours, de son mari (se portant bien alors) étendu sur un lit de parade et l'arrangement de la chambre et des personnes, qu'il ne connaissait pas, tel qu'elle le trouva, et puis il lui prédit qu'elle se remarierait.

Si je disais toutes les folies, les extravagances des bals de l'Opéra, si je pouvais me souvenir de tout ce qui m'y est arrivé... Un jour, par exemple, une marquise de la Fourcherie (4) m'y attaqua, en me reprochant devant un grand cercle de masques qui s'attroupa, que j'avais conté trop gaiement une aventure de Spa où je m'étais mal conduit vis-à-vis d'elle. M. le duc de

(i) Jean-Marie Collot-d'Herbois, 1751-1796, acteur, conventionnel. Voir l'étude d'Henri Lebasteur, Annales, t. I, p. 253 sqq. et Edouard Chapuisat : Collot d'Herbois, le prince de Ligne et Genève dans la Révohition française, 1926, p. 315.

(2) Ignace, comte Potocki, i 751-1809.

(3) Dans B, « Je suis... 3 mai, etc., » trois paragraphes en marge.

(4) Variante B « Foumerie ».

Chartres, aussi bon à voir alors qu'à pendre depuis qu'il est duc d'Orléans, et à brûler, écarteler, depuis qu'il ne l'est plus, en était. Elle se tourna vers lui et lui chanta sur l'air : On dit que vous êtes frivole.

On dit partout que vous aimez de Ligne,. Qu'à son endroit vous êtes indulgent, Oh ! monseigneur, rien ne fut plus indigne, Que son accident, son, accident, son accident,

et étant en train d'improviser en faisant semblant d'entendre dire à M. le duc de Chartres que mon accident ne rétonnait pas, elle continua ainsi :

On dit aussi, je ne saurais le croire. Que Votre Altesse, en aurait fait autant. Ah ! monseigneur, rien ne ternit la gloire Comme cet accident, cet accident, cet accident !

Une autre fois, Mme de Pulli, femme connue par son esprit et sa galanterie, me chercha partout dans le bal, pour m'ajouter, disait-elle, à ses conquêtes.

— Cela est bien aisé, lui dis-je. La conversation fut chaude. Les gestes le furent davantage. Je fus pressant et pressé. — A demain, lui dis-je. — Oh ! du repos, ditelle, j'en ai besoin. — Après-demain donc, soit.

J'arrive. Toutes les portes sont ouvertes, mais prêtes à se refermer après mon entrée. Je découvre sur un canapé volupteux et sous un déshabillé galant, une figure noire et boutonnée. Je m'effraye. Je recule. Je dis que je suis un malheureux, un coupable, un criminel de lui avoir manqué de respect. Je la prie de me pardonner, en faveur de l'ivresse du carnaval, et, ajoutant que je ne suis pas digne de ses regards, je m'y dérobe, en me sauvant, au plus vite. J'avais raconté

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