‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 85 sur 173 · CHEZ LE PRINCE ALBERT · texte numérisé non relu

CHEZ LE PRINCE ALBERT

qii'il n'est sensible que pour les gens et les choses qu'exige

absolument un bon cœur.

Il n'y a jamais eu un maladroit dans le monde comme le prince Albert. M. de Rosenberg (i) et moi nous l'appelions Alberto duro à cause de cela. Nous allons passer deux jours chez lui en Hongrie. Je dis à mon camarade de voyage : « Vous verrez qu'il nous réveillera par politesse et nous incommodera [bien] par attention. » Il arrive à six heures du matin, me prend par la main, me tire de mon sommeil et presque de mon lit, met le pied dans mon pot de chambre, le verse, va en faire à peu près autant au prince de Rosenberg, s'essuie à ses rideaux, rit à sa manière comme un perroquet qui pleure et nous propose de venir déjeuner chez lui.

— Vous allez voir, lui dis-je, tout ce qu'il va nous faire à ce déjeuner, et le café répandu sur nous. Nous descendons. Il nous sert. Le couvercle du pot au lait casse la tasse, inonde M. de Rosenberg et moi, et pour m'en demander pardon il se lève de sa chaise et me marche sur le pied.

— Qu'avez-vous, monseigneur, sur ce chevalet? lui dis-je, cela me paraît un assez beau tableau.

— Je le crois, me répond-il, et j'en aime le sujet. C'est l'histoire du baron des Adrets peinte à merveille par Alberto Duro. Ces deux noms rapprochés nous jettent dans le plus grand embarras ; nous ne nous en serions jamais tirés, malgré nos mouchoirs, pour cacher notre envie de rire, sans la visite d'un seigneur hongrois. Le prince, pour lui faire honneur va à lui. — Ah ! mon

(i) François-Xavier, prince de Rosenberg-Orsini, i 723-1 796, ministre et premier chambellan sous Joseph II, Léopold II et François I*'.

ami, dit-il, en le prenant fîpar la main... il attrape un des pieds du chevalet, culbute avec le baron des Adrets et Alberto duro, se ramasse avec ses grands éclats connus et si ridicules; dit qu'il s'est fait bien du mal, rit encore et se relève en accrochant son épée au sabre du magnat.

Pour donner une idée de l'originalité vaniteuse et sans exemple du prince de Kaunitz, sans cesse en galanterie vis-à-vis de lui-même, il dit un jour à un Russe que je lui présentai : « Je vous conseille d'acheter mon portrait, monsieur, parce que dans votre pays on sera bien aise de connaître la figure d'un des hommes les plus célèbres, le meilleur homme de cheval, le meilleur ministre gouvernant cette monarchie depuis cinquante ans, un homme qui sait tout, s'entend à tout. »

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