‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 88 sur 173 · TRIOMPHES POPULAIRES I · texte numérisé non relu

TRIOMPHES POPULAIRES I

deux OU trois cents bourgeois, bons buveurs, friands et bonnes gens dans ce temps-là.

Aux unes on tirait de l'arc, aux autres de l'arquebuse ou du canon. C'était, je crois, celle de Saint-Antoine à Gand. Dieu me préserve, me dis-je à moi-même, d'en gagner le prix car cela me coûtera le diable. Je vise deux pieds au moins à gauche du blanc et voilà mon boulet au milieu. Je m'en applaudis malgré moi. On me porte sur les mains. Je porte sur les épaules mes chers confrères qui jetaient leurs chapeaux en l'air et écorchaient mes oreilles de leurs vivat flamands et par conséquent peu harmonieux. Je demande comment il s'est fait que j'aie aussi bien tiré et j'apprends que le corps d'artillerie avait donné ce canon à notre confrérie parce qu'il était gâté et avait le défaut de donner sur la droite.

Roi malgré moi, je n'en fus pas moins fort aise, malgré tous les soupers à donner et les présents à faire. On me donna le ruban et la médaille, deux canons en sautoir et il n'y eut jamais plus de bonne, grosse et presque aimable gaieté dans la ville pendant huit jours (i).

J'ai eu tant de ces triomphes populaires, et ils ont été si mal dédiés depuis quelque temps, que ce n'est plus celui de s'en vanter. J'ai fait une demi-poste con-

(i) La Gilde souveraine d'arquebusiers, couleu\'riniers et canonniers, dite chef-confrérie de Saint-Antoine à Gand, a été fondée en 1489 et existe encore de nos jours. Un grand nombre de personnages illustres figurent sur les registres de la confrérie, entre autres Charles de Lorraine, la duchesse de Lorraine, le comte de Murray, l'archiduc Charles-Louis d'Autriche, le comte de Metternich.

duit par le peuple qui s'était attelé à la place de mes chevaux par tendresse et par honneur. Ce peuple était celui d'une ville de mon gouvernement qui changeait d'avis et d'amour tous les mois depuis quatre ou cinq ans (i).

Il y a des occasions où il est plus essentiel d'être bien avec le peuple, c'est lorsqu'un esprit de vertige l'a séduit. Il s'avisa pendant un certain temps, dans des terres que j'avais près d'Aix-la-Chapelle, de s'ériger en secte pour corriger la Providence : persuadé que sa justice était plus généralement et plus également distributive, il prenait aux riches pour donner aux pauvres. Je plaignis ces insensés et les fis enfermer le moins que je pus pour ne pas les propager. Les seigneurs du village qui en faisaient des martyrs les servaient à souhait et en augmentaient le nombre.

Un jour, ou plutôt une nuit que je passais dans ce pays singulièrement charitable pour alkr faire la revue de quelques régiments sous mes ordres, j'étais cassé et culbuté avec ma voiture au fond d'un chemin creux.

J'entendis arriver une bande de ces pieux brigands qui s'annonçaient au bruit des fers qui étaient cachés dans leurs gros bâtons. Ils ne s'en servirent que pour me remettre sur mes pieds et me quittèrent en me donnant mille bénédictions pour aller piller un curé de leur connaissance.

(i) Ligne étant venu, en 1792, visiter à Ath les réfugiés français, des habitants de cette petite ville détellent ses chevaux et veulent se mettre à leur place pour le mener jusqu'à Belœii. « Je les priai, écrit Ligne, de me laisser y arriver un peii plus vite. » F. Leuridant, Les Émigrés français en Hainaut (La Terre wallonne, t. III, p. 293-296).

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