MORT DU MARÉCHAL LOUDON 15I
Quel moment que celui de voir finir et souffrir un grand homme qu'on a vu si souvent se jouer de la mort et qui enfin tombe entre ses mains comme une créature ordinaire ! Le maréchal Laudohn, à la vérité, l'appelait 'depuis huit jours à cause des souffrances terribles que l'ineptie d'un chirurgien lui causait. Un jour, avant d'expirer, il me reconnaît. La porte était ouverte. Il m'aperçoit dans son antichambre, m'appelle d'une voix épouvantable et lui, qui me parlait toujours allemand, voulant s'essayer en français, me dit : « Cher prince de Ligne, je suis terrible ! » Cela était vrai, mais ce n'était pas ce qu'il voulait dire. Il voulait me faire entendre qu'il souffrait terriblement. On ne peut pas se faire une idée de ce que j'éprouvais. Je voulais me jeter sur la main de ce vieux et vénérable soldat pour la lui baiser avant qu'il mourût. Je suffoquais. On fut obligé de m'emporter hors de sa chambre.
Il avait de la simplicité d'enfant et de la crédulité d'une dupe. Un intrigant le fit Écossais et lui fit signer Loudon au lieu de son nom tel que je l'ai écrit plus haut et qu'il avait signé toute sa vie. Sa femme le fit de même catholique. Il crut l'être sans trop rien savoir de sa religion. Cela s'arrangera là-haut. Il est peut-être sauvé (i).
(i) Dans B, « sa femme... sauvé » en marge.
Hélas ! je viens de voir finir de même mon autre héros, mon autre maître, le maréchal Lacy. Trois jours avant, par malice de malade, il voulut me donner ses gants trop étroits pour ses mains enflées. Il voulait voir si je me jetterais dessus avec empressement, comme sur le legs d'un ami mourant. Je lui dis de me donner plutôt une étrenne au jour de l'an. — Je ne pourrai vous donner la plus petite chose, me dit-il, le premier du mois prochain, ni le premier de la semaine prochaine. Cela ne se vérifia que trop.
Un des moments les plus touchants de ma vie, ce fut l'adieu du corps des grenadiers que je commandais et que je quittai à la paix de Teschen (i). Je le rencontrai sur le pont de Prague où chaque division allait se séparer. Il n'y eut pas un grenadier qui ne montât sur le marchepied de ma voiture pour me dire encore quelque chose de tendre et de sensible.
Je connais un bon diable, à l'ambition près qui lui tourne la tête, qui a fait rappeler un de ses protecteurs, qui m'a dit du mal d'un autre le jour de sa mort, qui en a humilié un troisième et écarté un quatrième, et malgré cela c'est un bon homme, mais qui ne réfléchit point.
(i) La paix de Teschen, le 13 mai 1779, mit fin à la guerre de la succession de Bavière entre la Prusse et l'Autriche.