LE MARECHAL NEY SAUVE LOUIS I
Quatre jours avant de savoir s'il était encore en vie ont été terribles pour moi. L'espérance est arrivée pour calmer mes peines, mais elles ne sont pas tout à fait passées quoique je n'aie presque plus raison d'en avoir. Dieu veuille que j'écrive encore sur ce cahier bientôt : Louis m'est rendu !
C'est ce que j'apprends dans le moment et Louis va m'arriver. Le Ciel en soit loué ! (i)
Ce brave Ney lui dit le jour qu'on le lui amena avec deux ou trois pelotons de mon régiment qui avaient été coupés, après avoir fait sortir les prisonniers : « Mon prince, vous avez commencé ma fortune, vous m'avez fait adjudant du régiment, je vous en prouverai ma reconnaissance, malgré l'ordre et la coutume de fusiller. Ne vous appelez pas Louis. Prenez un autre nom de baptême, puisque vous êtes trop connu sous celui-là. Je tâcherai de vous faire échanger le plus tôt possible. »
Que de risques ne courut-il pas auparavant? Il est envoyé en France, à pied, avec des soldats. Il est reconnu entre autres fois à Zurich par le maître de l'auberge où il avait logé avec moi quelques années avant la guerre et lorsqu'il voulut le payer, ce bon honnête Suisse lui dit : « Non, mon prince, votre famille m'a assez fait gagner d'argent. Gardez le peu qu'on vous a prêté (2). »
(i) Variante B, en marge : a C'est ce qui vient d'arriver et Louis va m'arriver. Le Ciel en soit loué. »
Dans S : « J'apprends dans le moment » est en marge au lieu de « vient d'arriver » qui est biffé.
{2) Dans S, en marge : « Ce brave Ney... a prêté. »
Au commencement de la révolution française, on croyait peut-être que je jouerais un grand rôle dans les armées des puissances qui s'y opposaient. Je reçus une lettre du club de Mâcon, signée par un M. d'Aumont, maréchal de camp d'autrefois que j'avais connu, où l'on me signifiait qu'on se déferait de moi et qu'on me brûlerait Belœil, si je m'avisais d'être aristocrate.
Une autre fois on m'écrit : « Méfiez-vous de tout le
monde, dans le voyage que vous allez faire. On vous en
veut. »
Dans un petit voyage que j'ai fait dans mon gouvernement, dans le petit espace de temps que les Pays- Bas furent à l'empereur, un M. de Lacombe entre chez moi sans se faire annoncer et me dit : « Monsieur, je suis jacobin, mais las de l'être ! Pour qu'il n'y en ait plus, je rentre en France avec des preuves de malversations et d'infidélité de quelques-uns de mes camarades, commissaires aussi à Saint-Domingue, pour les faire guillotiner et gagner par là la confiance de la Convention. Ensuite que voulez-vous que je sois pour mieux trahir? Général dans Paris ou à l'armée, commandant de place? [et des conseils?] Cela m'est égal. Voulez-vous un parti en France pour vous personnellement? Il y en a un pour M. le duc d'York et un pour le duc de Brunswick, mais vous êtes plus connu et aimé que ces messieurs. On dit, monsieur, beaucoup de bien de vous en France, où l'on sait que vous passiez une partie de votre vie. »