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CONFIANCE ET RECONNAISSANCE DE SES ÉLÈVES

Nous avons dit plus haut comment M. Demers suivait de l'œil et encourageait de ses sages con-

seils ses anciens élèves à travers les aspérités et les incertitudes de la vie, et comment ceux-ci savaient lui en garder souvenir.

À ce sujet, nous avons cru devoir mentionner les événements de 1837-38.

M. Demers était en effet tout-puissant à cette époque, et, sous Lord Aylmer, le gouvernement voulut même avoir son opinion dans une circonstance des plus importantes.

Ce fait, uni à tant d’autres, prouve que l’humble prêtre était peut-être alors l’homme le plus en vue de tout le Bas-Canada. Son opinion faisait autorité parmi le clergé, le pays entier connaissait sa science,sa haute prudence,et l’admirait.

Plus qu'aucun, le Grand-Vicaire Demers comprenait tout ce que les Canadiens pouvaient retirer d'avantages de la Constitution donnée au pays par l'Angleterre, et son génie, semblable à un phare, ne guida-t-il pas efficacement jusqu’en 1837 cette phalange de patriotes à la tête de laquelle était Papineau, et qui combattait avec tant d’ardeur pour nos libertés contre une oligarchie

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Dans cette crise si pleine de périls, si grosse de dangers et d’orages, on voyait, en effet, avant comme pendant la tourmente, les esprits les plus influents, les chefs du mouvement venir consulter M. Jérome Demers. Et parmi ceux-là, quel était le plus assidu à s'inspirer de ses lumières ? L'honorable Papineau lui-même, qui avait mis en lui toute sa confiance et appréciait à sa valeur ce robuste penseur. À la suite de nuits d’insomnies, consumées dans la réflexion, la méditation la plus attentive sur les inextricables difficultés du moment, Papineau ne se sentait jamais satisfait des solutions trouvées par lui-même, qu'il ne les eût préalablement soumises à la saine appréciation du Supérieur du Séminaire. C’est alors qu’on le voyait, la tête haute, le front soucieux, l'œil préoccupé, diriger lentement ses pas vers les appartements de son ami et meilleur conseil. Après de longs tête-à-tête avec lui, il en sortait comme rassuré et transformé: sûr du moins, si leurs vues n'étaient pas toujours les mêmes, d'y avoir énormément gagné par ce commerce d'idées échangées avec un homme que ne pouvaient dominer ni les passions de la foule toujours aisées à soulever, souvent impossibles à contrôler, ni les

aspirations justes mais trop enthousiastes de la partie éclairée de la population.

Fils d’un père dont la loyauté à l'Angleterre ne se démentit pas un seul instant, M. Demers devait par tradition comme par diplomatie montrer, en face de la grande transformation qui fermentait alors, la prudence et la discrétion la plus complètes.

Noblesse oblige. Sa position de directeur, de chef de la plus haute maison d'éducation du pays, lui faisait également un devoir impérieux de veiller d'un œil jaloux sur les agitations du présent, afin d'assurer l'avenir 1e cette nationalité canadienne-française et catholique dont le Séminaire avait toujours été la base la plus solide, l'appui le plus ferme et le plus éclairé.

Aussi ne manqua-t-il jamais à sa mission. Et s’il y eut des imprudences à déplorer, ce ne fut certainement pas duns le district de Québec.

Heureux si, fidèles à ses avis, les fauteurs de l'agitation eussent pu enfin calmer les esprit et comprimer à temps les effervescences de la multitude !

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Il ne fut pas écouté, et la révolution de 1837 éclata.

Toutefois, il n’en reste pas moins acquis à l’histoire qu'un de ceux qui ont le plus demandé ses conseils et qu’il a le plus longtemps guidés a été le célèbre tribun du peuple, et cela en dit plus que tout le reste.

Mais si les politiques, les hommes d'état de cette époque le recherchaïent ainsi comme leur aviseur, la vénération que ses anciens élèves lui ont toujours conservée n'était pas moins honorable pour lui. C’est à penser qu'ils ne pouvaient faire une démarche sans s'adresser à lui, sans demander son approbation. Il restait l’âme de leur vie privée et publique, l'inspirateur de leurs pensées et de leurs moindres actions.

Quelqu'un, par exemple, veut-il publier un simple traité d’arithmétique, il croit n'avoir rien de mieux à faire que de le lui présenter, avec ses hommages, dans les termes suivants

Monsieur le Grand-Vicaire

Convaincu que les publications, qui ont pour

but de rendre la connaissance des sciences plus faciles à la jeunesse canadienne et de les donner sous un jour plus clair, trouveront toujours auprès de vous l'accès le plus favorable, j'ai cru de mon devoir de vous dédier ce traité d’arithmétique. Je sens bien, Monsieur, que cet ouvrage n'est pas porté au dégré de perfection, auquel on pourrait s'attendre ; mais je serai satisfait, si, en le publiant, j'atteins le but que je me suis proposé.

Si cet ouvrage peut être de quelqu’utilité au public, c’est sur vous qu’en rejaillira le mérite,

car c'est à vous que je suis redevable de mon avancement dans les mathématiques.

Le public vous sera aussi redevable du traité d’Algèbre qui suit l’Arithmétique, traité que vous m'avez enseigné en Philosophie, alors que .) Q , »A Q Q j'avais l'avantage d’être votre disciple.

La réputation et le crédit que vous ont acquis vos connaissances scientiques, et la confiance et l’estime que vous porte le public entier vous rendent supérieur à mes éloges, et m'obligent de me borner au profond respect avec le-

nces plus les dont toujours le, j'ai cru té d'arithcet ouvraon, auquel

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JÉRÔME DEMERS 61 quel j'ai l'honneur de me souscrire, plein des

sentiments de la plus vive reconnaissance,

Votre très humble et obéissant serviteur et ancien disciple.

Comme on le voit, la politesse française n'avait pas cessé d'exister parmi les canadiens ;et la econnuissance vibrait toujours au cœur d'hommes trempés comme l’auteur de ce document, que j'ai reproduit ici avec le plus crand plaisir.

Citons, en outre, la dédicace d’un autre petit livre, qui montre, une fois de plus, la sagacité, la rectitude de jugements, l'étonnante vue d’intuition, dont M. Demers était si hautement doué. Grâceàcette faculté extraordinaire de son esprit,le pays à pu bénéficier des travaux immenses et recueillir les fruits bénis de l’Apostolat de la tempérance qui, pendant sa vie toute de sainteté, fut l'œuvre de M. le Grand-Vicaire Mailloux.

La main de la Providence est ici visible, et l’on peut dire sans crainte que, connaissant d'avance

1. Joseph Laurin, Notaire, député de Lotbinière de 1844 À 1854,

les erreurs qui, par orgueil ou autrement, allaient hélas! précipiter Chiniquy dans d’insondables abîmes, elle suscitait par l’action éclairée de M. Demers un homme qui devait être le collaborateur et le continuateur de l’œuvre si grande de ce malheureux, en même temps que le dénonciateur de ses égarements et de ses crimes.

Aussi avec quelle effusion de cœur M. Mailloux laisse-t-il déborder les plus purs sentiments de gratitude envers son bienfaiteur dans son opuscule qui a pour titre : La Croix présentée aux membres de la Société de T'empérance.

“ Un petit enfant, dit-il, né de parents peu fortunés, se trouvait condamné à passer sa viedans l'ignorance des sciences humaines, et à occuper une des plus humbles positions de la société. Un jour, un prêtre vénérable, digne de vivre éternellement dans la mémoire d’une foule d'hommes éminents dans toutes les professions de la société canadienne, qu’il a instruits avec une capacité et une constance dignes des plus grands éloges ; un prêtre que la Providence conserve encore pour la gloire de la maison qu'il a tant honorée par ses

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travaux, rencontra ce petit enfant, dans une petite île, et lui offrit de le faire instruire gratuitement. Ce petit enfant accepta cette offre bienveillante, qui lui donnait l'inappréciable avantave de faire un cours complet d'études. Ceci se passait dans l’automne de 1814.

“ Ce prêtre vénérable et bienveillant, c'était M. le Grund-Vicuire Jérôme Demers. Ce petit enfant, c'était moi...... Comment payer un tel bienfait ? Essayerais-je, du moins, M. le Supérieur (Louis Gingras), d'acquitter publiquement, en votre personne, une partie de la reconnaissance que je dois à M. leGrand-Vicaire Demers, mon bienfaiteur, mon Supérieur de collège et mon professeur de philosophie, en vous priant aiïnsi que les autres prêtres de votre maison d'accepter dans ce but la délicace de ce petit livre ”

Qu'on nous permet temaintenant d'ajouter à ces magnifiques tributs d'éloges le témoignage d’un homme qui, plus que tout autre, ne fût-ce seulement que par le choix de sa vocation qui lui avait été tracée d’un coup d'oeil, comme nous l’avons vu par le trait cité au commencement de cette

biographie, était à même de connaître M. Demers, de l’apprécier et de le juger.

Le douze mai mil-huit-cent-cinquante-sept, l'honorable P. J. O. Chauveau s'exprimait comme suit, dans un discours qu'il prononçait, lors de Vinauguration de l'Ecole-Normale Laval à

Québec :

“ Dans la longue carrière fournie par cette maison (le Séminaire de Québec), la plus ancienne de l'Amérique, que de noms vénérables à citer, que de dévouements presqu'aussi beaux que celui de son fondateur, que de talents brillants, que de science modeste et profonde nous aurions à signaler ! Qu'il me soit, au moins, permis de vous rappeler deux de ces hommes que vous avez tous connus, et qui, nous ayant été enlevés, il y a encore peu d'années, sont encore présents à notre mémoire ! Qu'il me soit permis de rompre aujourd’hui le silence qui s'est fait sur la tombe de ces bienfaiteurs de mon pays !

Où trouvera-t-on, Messieurs, un homme pius universellement révéré, plus intimement connu de toute ln société sur laquelle il exerçait une si

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JÉRÔME DÉMERS 65

salutaire influence, enmême temps plus cher aux pauvres comme aux riches, aux grands et aux savants comme aux humbles et aux ignorants, que ne l’était le modeste Jérôme Demers, dont l'esprit était comme un abîme de science et le cœur comme un abîme de bonté toujours ouvert : tous ceux qui voulaient venir y puiser ?

“ L'autre était M. Holmes.....

“ Heureusement, Messieurs, que dans ce pays où l’oubli couvre si vite la mémoire des hommes distingués, les deux prêtres que j'ai nommés parmi tant d’autres, qui ont illustré l’établissement de Mgr de Laval, ont laissé derrière eux, l’un ses Institutiones Philosophice, et l’autre sa Géographie Moderne et ses Conférences de Notre-Dame.”

Le Dr Morrin, qui présidait à cette inauguration en sa qualité de Maire de la ville, dit au cours de ses remarques : “ Qu'il se souvenait d’un temps où il n’y avait à Québec, et, dans un vaste rayon autour de Québec, que deux bonnes écoles : le Séminaire de Québec et l’école de M Wilkie. Il a connu aussi les deux hommes dont M. le Surintendant a parlé, M. Demers et M.

Holmes ; il ne pense pas que personne de ceux qui les ont connus ait trouvé l'éloge qu'on en avait fait exagéré.”

Complétons ces citations par la reproduction d'extraits des renseignements que M. le Chapelain du Sacré-Cœur a eu l’obligeance de nous communiquer.

“Je suis entré au Séminaire de Québec en 1835 et en suis parti sn 1850, c'est-à-dire que j'ai passé quinze ans avec M. Demers, comme élève, comme séminariste et comme prêtre. J'ai donc bien pu le connaître,sans, toutefois, qu'il me soit '1cile de le bien faire connaître aux autres, tant au physique qu'au moral : car il a été un de ces hommes,comme Pie IX,qu'il faut voir et entendre pour pouvoir les juger convenablement. Cependant, il ne faut pas qu'un nom semblable tombe dans le gouffre de l'oubli, et c'est avec bonheur que j'ai appris que dans les notes qui se préparent sur l'histoire de St-Nicolas l’on doit encadrer une notice sur ce prêtre distingué.

“ Pendant l'espace de temps ci-dessus mentionné, trois prêtres des plus éminents, Jérôme De-

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mers, Jean Holmes, et L. J. Casault, ont été mes professeurs, mes supérieurs et mes confrères : je les ai aimés et vénérés, et, dans les souvenirs que je conserve religieusement pour tous les dignes prêtres du Séminaire qui en étaient les directeurs pendant le cours de mes études, ces trois noms occupent les premières places. —Oh ! que je serais heureux, si je pouvais redire ici tout ce que je dois à leurs bontés, tout ce que j'ai admiré en eux ! mais comment le faire convenablement ?

“ Le plus distingue des trois par les dons de l'intelligence et du cœur, par son noble caractère et ses immenses connaissances, est bien certainement le Grand Vicaire Jérôme Demers, qu'on appelait souvent et qu’on appelle encore le Père Demers, et c’est par amour pour lui que j'ai consenti à donner ici mon témoignage sur ses qualités et ses vertus, malgré l'horreur qu'il avait de la publicité, malgré sa grande humilité et le désir quasi-formel exprimé par lui que rien de ce qui le concernait ne fût connu du public.

“ Vénérable Père Jérôme Demers, pardon pour l'indiserétion que je viens de me permettre à

l'égard de votre mémoire. Pendant votre vie, si active et si bien remplie d'œuvres utiles, vous n'avez jamais voulu recevoir d’éloges, ni permettre qu'on vous rappelât le bien que vous avez fait : vous viviez uniquement pour les autres et sembliez n'être pour rien dans tout ce que votre esprit et votre cœur vous inspirait de faire ou inspirait aux autres. Pardonnez au bon souvenir que j'ai conservé de vos talents et de vos vertus d'en révéler ici quelque chose.....

“ M. Demers fut aussi secondé par M. Holmes, cet aimable directeur des études, si habile pour les promouvoir et les faire aimer, cet orateur brillant dont le nom ne devrait non plus jamais tomber dans l'oubli ; puis, par M. Louis Jacques Casault, premier Recteur de l’Université Laval.”

Voilà ce qu'était cet homme remarquable et les souvenirs ineffaçables de regrets, de reconnaissance, d'amour et d'admiration qu'il avait su inspirer à ceux qui le connurent.

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