‹ Fragments de l'histoire religieuse et civile de la Paroisse de Saint-Nicolas [microforme]Chapitre 32 sur 85 · ES · texte numérisé non relu

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d'années, une ancienne maison en pierre, de construction française, assez humble d'apparence et ressemblant à quelques-unes de celles que l'on remarque encore aujourd'hui sur la voie de Beauport et du Château-Richer. Là naquit le onze octobre mil huit cent-neuf, Modeste, fils de Michel Demers et de Rosalie Foucher, son épouse. L'enfant était frêle et d'une extrême faiblesse, et ses pieux parents, croyant qu'il ne vivrait pas, en firent chrétiennement le sacrifice à Dieu. Mais sa santé se fortifia peu à peu et ses jours furent prolongés contre toute attente, pour lui permettre d'accomplir les desseins providentiels de Dieu sur lui, c’est-à-dire de travailler à la conversion des âmes, de mener une vie de dévouement, de fuire la gloire de la religion, l'orgueil de son pays, la joie et l'édification de ses parents dont le sacrifice d’agréable odeur allait se changer en véritable bonheur terrestre.

Dès sa plus tendre enfance, Modeste Demers manifesta les plus grandes dispositions à la piété. À peine âgé de sept ans, il savait ses prières du matin et du soir; il les récitait avec beaucoup d’exactitude et les répétait même pendant

la journée, dans une petite chambre, avec beaucoup de ferveur. Lorsque sa mère, véritable femme forte et chrétienne selon l'Evangile, le découvrait priant ainsi, une lueur d’espérance, mélée d’un saint tremblement, semblait s’allumer en elle et, sous le mystère de cés heureuses et précoces dispositions, elle croyait entrevoir l’aurore d’un avenir plein de gloire et de grandeur pour lui, et de douces consolations pour ellemême, Fu

Toutefois, cette tendance naturelle à la dévotion chez un si jeune enfant ne manquait pas de la préoccuper vivement.

Aussi, voulant un jour pénétrer le secret de cette petite âme toute pure et toute candide, elle lui demanda le sujet de ses prières. “ Maman, répondit-il, comme si la grâce de la vocation eût déjà habité en lui, vous m'avez dit “que je vous ai paru si faible à ma naissance que vous avez fait le sacrifice de ma vie au bon Dieu ;” je veux renouveler ce sacrifice, me faire prêtre et me donner à Dieu, s’il me conserve la vie.”

Cette bonne mère, comme toutes celles qui

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désirent ardemment avoir un prêtre dans leur famille, tressaillit d’allégresse à cette réponse aussi inattendue que prématurée.

Elle crut y découvrir une inspiration divine, et, comme la famille n’était pas riche, une inquiétude constante se mit à la tourmenter : comment sy prendrait-on pour faire suivre à l'enfant ua cours d'études ? Obsédée par cette pensée, elle se rendit auprès du vénérable curé de la paroisse, pour lui faire part de sa joie et de ses craintes. Après l'avoir écouté attentivement, M. Dufresne lui répondit : ‘“ Prenez courage, mère bénie, “ vous avec là un ange, et Dieu lui fournira les “ moyens d'arriver à son but.”

Cet esprit de piété et de dévotion continua à se développer chez le jeune Demers jusqu'au

jour de sa première communion. Pour se pré-

parer à cet acte, le nlus grand de sa vie, il montra des dispositions extraordinaires. Aussi assidu qu'intelligent, le premier d’entre ses camarades, et montrant beaucoup de sagesse, il demandait lui-même, sur l’ordre du curé, le catéchisme à ses petits condisciples, qui, sans vouloir le ridiculiser, l’avaient surnommé

leur petit prêtre. Et lorsqu'il comraunia, il fut remarqué parmi tous les autres, et le titre de petit prétre fut changé en celui de petit saint.

Néanmoins, il savait à peine lire: mais, avec l’aide d’une de ses sœurs et sous la direction d’un maître ambulant, ® il se rendit bientôt maître des rudiments de la grammaire.

Ce n’était que le premier pas, et il restait un grave obstacle : car son père, comme la plupart des cultivateurs d'alors, entretenait certains préjugés au sujet de l'éducation. Il considérait ses moyens peu en rapport avec les dépenses nécessitées par un cours d’études. Cependant, les vues du ciel devaient se réaliser à là suite d’un de ces petits incidents de la vie qu'on ne remarque pas quelquefois, et qui, le plus souvent, exercent une grande influence sur les destinées d’un homme.

Le Rév. B. Desrochers, élève de rhétorique en 1823, vint, pendant les vacances, visiter quelques parents qu'il avait à St. Nicolas, entr'autres la famille Demers. ©)

qu Le petit Gagnon.

(2) Nous consacrons ailleurs quelques lignes à la mémoire de M. Desrochers,

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Ayant besoin d’une vuiture pour le conduire avec son confrère, M. Poirier, il prit, en l'absence de son père, le jeune Modeste.—Celui-ci, se trouvant en compagnie d'écoliers, était tout joyeux et hors de lui-même, maïs sa timidité l'empêchait de leur adresser la parole. Les deux jeunes gens, voyant l'air intelligent de l'enfant, lui posèrent naturellement la question que les étudiants de cet âge se permettent, en sortant du collège, à l’endro:: de leurs anciens petits amis. “ Pourquoi ne viens-tu pas au Séminaire avec nous ? Est-ce que tu n'aimerais pas à devenir prêtre plus tard ? ”—“ Je le voudrais bien, répondit ce dernier, mais mon père n’est pas assez riche. ”—“ Ton père, reprit le Jeune Desrochers,a autant de moyens que le mien qui nous à fait étudier, mon frère et moi. Dis-lui cela : ça ne coûte pas aussi cher qu'il le croit. Supplie-le et prie bien fort ; de notre côté, nous allons prier pour toi et ça réussira. ”

Tout transporté de joie, l'enfant ne négligea rien pour décider ses parents à lui accorder ce qu'il estimait devoir être son plus précieux héritage. L'effet produit par ses premières de-

mandes fut excellent, quoique sans résultat immédiat. Mettant donc, de nouveau, toute sa confiance en Dieu, il redoubla de ferveur, et, un Jour qu'il priait avec une piété extraordinaire, il lui sembla entendre une voix qui lui disait : “ Gagne ta mère, tes frères et tes soeurs ; Dieu fera le reste. ”

En effet, ce que ses prières n'avaient pu lui donner, ses sanglots le lui obtinrent. Comme il pleurait un jour à chaudes larmes et qu'on l’interrogeait sur la cause de son chagrin, il répondit : ‘“ J'ai été sacrifié au bon Dieu, et, aujourd’hui, ma famille refuse d'accomplir le sacrifice, elle ne sera jamais bénie.”—Ce cri inspiré amena la décision finale. Le père était absent : à son retour, la mère et les frères et sœurs lui firent de si vives représentations qu'il leur répondit: “Eh “bien! Si c'est la volonté de Dieu, il nous don- “ nera les moyens.”

Au printemps suivant, en 1825, le père Demers allait à Québec, et se rendait à Saint-Roch, chez un bienfaiteur de l'enfance, M. J. Bezeau. Celui-ci voulut bien se charger du jeune Modeste, ek commença à lui faire suivre les classes du

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collège que Mgr Plessis venait d'ouvrir en cet endroit. (1)

Le jeune homme avait seize ans.

Scs débuts furent des plus encourageants, et M. Jean Naud, son premier professeur, rendit de lui, dans tous les rapports, les témoignages le plus flatteurs.

Après l1 mort de Mgr Plessis, il entra au Séminaire de Québec : son professeur fut M. Chartier, ancien curé de St-Gilles. “Cet élève a une tête de Demers,” disait-il, en faisant allusion à l’'éminent Jérôme Demers.

Mais ce qui le distingua, avant tout, pendant son cours d'études, ce fut sa piété constante et élevée, sa haute et sincère vertu, son grand amour de Dieu. Dans ses vacances même, il faisait, chaque année, une retraite avec quelquesuns de ses amis, sur le choix desquels il exerçait la plus stricte vigilance.

En classe, c'était un bon élève, et, s’il ne brillait pas au premier rang, la rare sûreté de

(1) M. Demers recevait l'hospitalité chez M. Bezeau en compagnie de ©. Desrochers, frère du Rév. B. Desrochers.

son jugement faisait présager pour lui un rôle distingué que n’assurent pas toujours, chez l’enfance, des talents plutôt factices que solides.

Les larmes qu'il versa, en disant adieu au Petit Séminaire, prouvaient bien haut tout l'attachement qu'il avait pour cette institution et les hommes éclairés qui la dirigeaient.

Ses dernières vacances furent un sujet d’édification pour tous ceux qui l'entouraient. Malgré la grande distance qui le séparait de l’église paroissiale, il s'y rendait à pied tous les matins pour y entendre la messe et y faire son oraison mentale. À cette pratique de chaque Jour, il ajoutait la communion, le samedi, en l'honneur de la Ste-Vierge, pour laquelle il eut toujours la plus grande dévotion.—Sa conduite semblait être une sorte de noviciat à l’état ecclésiastique. Aussi, rien de surprenant, si les paroissiens de Saint-Nicolas n'avaient qu’une voix pour répéter que le jeune Demers allait prendre

la robe.

Dans la dernière semaine, il passa une journée

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à s’entretenir avec son curé, et, le soir, il empor-

tait avec lui l'assurance que Dieu le voulait au service des autels.

A la veillée, son père lui demanda avec inquiétude si sa vocation était arrêtée, “afin, disait-il, de lui préparer d'avance les habits ou autres objets dont il aurait besoin à son départ.”

. Un peu surpris, après quelques paroles de remerciments et le récit des nombreux sacrifices faits par ses parents pour lui, M. Demers ajouta : “ Tenez, je ne saurais mieux vous répondre qu’en vous répétant ce que me confiait aujourd’hui M. le curé: “ Quand Dieu, me disait-il, entoure un jeune homme d’une protection toute spéciale, et qu'il inspire à ses parents le courage des plus généreux sacrifices pour son instruction, n'en doutons pas, il veut ce jeune homme auprès de son coeur, il le destine à son service.”— Ces paroles

s'appliquent à moi et je suis décidé à prendre la soutane.”

Grande fut l'émotion dans la famille : on pleurait.

La semaine suivante, Modeste Demers revétait l’habit ecclésiastique. C'était à l’automne de 1832 ; le cours d’études avait duré sept ans.

Pendant les quatre années qu’il donna à l’étude de la theologie, le jeune lévite se montra toujours pieux, respectueux envers ses supérieurs. Il allait passer ses vacances chez M. Desrochers, alors curé de St-Urbain, et. là, il faisait le catéchisme, préparait les enfants à la première communion, leur prêchait même la retraite préparatoire, enseignant le chant et les cérémonies de l'Eglise, ainsi que l’ornementation des autels, aux jeunes gens de la paroisse. Puis, après avoir consacré aux devoirs de son état le temps nécessaire, il s’entretenait sur des sujets édifiants avec son saint ami, lui laissant entrevoir le grand désir qui le poussait déjà vers les nations sauvages. Le commerce intime qu'il avait eu avec le Grand- Vicaire Thibeault, de la Rivière-Rouge, ne devait pas être étranger à cette idée dont le germe précoce travaillait alors son intelligence.

Cette conduite pieuse, unie à de fortes études théologiques, avait bien préparé le jeune lévite à faire le pas décisif. Déjà, il avait reçu les or-

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dres majeurs, lorsque, le trente-un janvier 1836, M. Jérôme Demers, alors Supérieur du Séminaire, lui signifia d'entrer en retraite pour se préparer à la prêtrise : et, le sept février suivant, il avait le bonheur de recevoir, dans le sanctuaire de la Cathédrale, la consécration sacerdotale des mains de Mgr Signay, évêque de Québec.

Le même jour, en compagnie de son père et des autres membres de sa famille, M. Demers se rendait à Saint-Nicolas pour y célébrer sa première messe.

Le lendemain, toutes les familles réunies dans l'église paroissiale voyaient l'élu du Seigneur, un des leurs, monter à l’autel et offrir l'auguste Victime pour le salut de ses parents et d'eux tous. M. le curé Dufresne l’accompagnait.

Au dîner de parents et de voisins qui suivit cette cérémonie solennelle, M. Dufresne fit l'éloge du nouveau ministre des autels, et exalta l'étendue de la faveur qui était conférée à cette famille privilégiée.

Puis un trait des plus touchants impressionna vivement toute l'assistance. Le père Michel De-

mers, tout ému, se leva en disant : “ Monsieur le 0 Curé et vous tous, mes amis, je vais vous décou- C vrir un secret qui me rend heureux en ce moment. : Depuis que mon fils est entré au Séminaire, j'ai q dit tous les jours, à son intention, cinq Pater et C cinq Ave: à l'avenir, je les dirai encore pour re- “a mercier Dieu de la grande grâce qu'il vient de b nous faire.” Il ne put en dire plus long, et là- œ dessus, la mère, les frères et les sœurs se hâte- : rent d'ajouter : “ Nous aussi, nous aussi ; et nous C suivrons encore votre exemple.” to a

La même pensée vibrait donc au fond de ces Fe cœurs débordant d'émotions. sa

M. Demers fut très-aimé à Trois-Pistoles, où il : demeura comme vicaire du dix février de cette na même année insqu'en avril de l’année suivante, pr c'est-à-dire l’espace de quatorze mois. Pendant ce tio temps, la sympathie la plus sincère, l'entente la cet plus cordiale ne cessèrent de présider aux rap- lici ports du curé, M. Pouliot, avec son nouveau vi- dét caire. Maïs ce bonheur mutuel ne devait pas bra être de longue durée. : t

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mier évêque de la Rivière Rouge, était venu au Canada, afin de se procurer des prêtres auxiliaires pour ses missions. Malheurcusement, jusque là personne n'avait répondu à son appel.

Comme ïil en manifestait son désappointement à M. Gingras, prêtre du Séminaire de Québec, celui-ci lui dit : ‘“ Je connais un jeune prétre qui m'a souvent exprimé le désir de se livrer à la conversion des sauvages ; je vais lui écrire. C'est M. Modeste Demers, vicaire aux Trois-Pistoles : il est votre homme. ” Mgr Signay-. ayant donné son consentement, écrivit de suite à M. Demers, lui accordant la liberté de se consacrer aux missions.

Autant fut grande la joie du nouveau missionnaire à la réception de cette lettre, autant fut profond le sentiment de tristesse et de stupéfaction de M. Pouliot et de ses paroissiens, lorsque cette décision fut communiquée. Mais toutes sollicitations, tous raisonnements furent inutiles : la détermination, nourrie dès l’enfance, était inébranlable : le départ fut immédiat.

Un grand dégel avait rendu les chemins affreux, et il fallut cinq jours au jeune prêtre pour

se rendre à Québec. S'étant arrêté, en passant, pour dire la messe au Collège de Ste-Anne, on conçoit la vénération dont il fut entouré par ies professeurs et les élèves de cette institution.

De Québec, M. Demers traversa à pied le pont de glace, pour venir à St-Nicolas dire adieu à sa famille.—Sacrifice cruel et scène navrante, déchirante séparation !

“ Il me semble encore, ratonte un témoin ocu- “ laire, voir ce vénérable vieillard, cette pieuse “ et vieille mère dans les bras de leur cher en- “ fant, le suppliant, en sanglotant amèrement, “d'avoir pitié de leurs cheveux blancs, de se “ rappeler les sacrifices qu'ils s'étaient imposés “ pour lui, et de ne point abréger le temps qu'il “ leur restait à passer sur la terre, en leur im- “ posant un sacrifice audessus de leurs forces. ” Les supplications des auteurs de ses jours auraient pu, peut-être, ébranler sa décision, s'il n'avait entendu au fond de son cœur la voix de Dieu qui lui disait : “ Choisis entre l’af- “ fection que tu dois à tes parents et celle “que tu me dois à moi-même. ” Cette voix fut plus forte que tous les sentiments de la

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nature, et il s’arracha aussitôt à leurs étreintes en leur disant: “ Ne mettez pas d'obstacles “ à la sainte volonté du ciel. C’est pour votre “ salut et le mien que je m’impose une sépara- “ tion qui m'est aussi cruelle qu’à vous, et qui “ devient nécessaire pour sauver des âmes “ créées à l’image de Jésus-Christ et qu’il a ra- “ chetées de son sang. ”

Puis, après les adieux les plus affectueux, cet apôtre dévoué s’éloigna à la hâte de la maison paternelle où ‘’ laissait ce qu'il avait de plus cher au monse

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