VOYAGE AU CANADA ET EN EUROPE
(Messis multa, operarii pauci.)
A la vue des besoins pressants de son diocèse, Mgr Demers conçût l’idée d'entreprendre le long et pénible voyage du Canada et du vieux continent. Il voulait d'abord faire le trajet par mer, doubler le Cap Horn et se rendre directement en Europe, mais les bruits avant-coureurs de la révolution de 1848, en France, étant parvenus à sa connaissance, il changea son itinéraire et reprit par les Montagnes Rocheuses la route de son cher Canada qu'il aimait tant, mais
dont il attendait peu de secours, vu qu'il don-,
nait déjà beaucoup chaque année.—Dix années
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le séparaient du jour où, pour la première fois, jeune missionnaire, il avait franchi ces espaces, remplis de difficultés incroyables : d’humble prêétre qu’il étuit alors, il retournait dans sa paroisse natale, auprès de ses parents, investi de la dignité épiscopale, et la bénédiction du Seigneur allait remplacer, à son arrivée, les embrassements si touchants qui avaient marqué les derniers instants de son départ.
Malgré la longueur de notre premier récit, nous ne pouvons nous empêcher de signaler, aussi brièvement que possible, les peripéties les plus émouvantes du retour de Mgr Demers.
Parti du fort Vancouver le vingt mars 1848 il arrivait le quatre mai au campement des berges. Il avait dû remonter le fleuve Colombie avec ses cascades, ses dalles et ses mille rapides, l'espace de deux cent-cinquante lieues,
Mais laissons-le raconter lui-même cette partie desa pénible course, dont le récit nous frappe datant plus qu'aujourd'hui le voyageur vole, pour ainsi dire, au dessus de ces hauteurs vertigineuses, avec la rapidité de l'éclair, dans les palais
roulants de notre grande voie trans-continentale.
“ La mort, dit-il, se présente aves ses horreurs sous toutes les formes au voyageur effrayé, pendant tout le cours de cette navigation. Souvent l’on arrive à pleine voile au pied d’un rapide parsemé de pointes de rochers dont quelquesunes ne sont qu’à fleur d’eau. Le vent capricieux cesse, le torrent entraîne la frêle embarcation ; le pilote pousse un cri aigu: “ ramez, ramez ; ” vains efforts, aucune force ne saurait résister à l'impétuosité du courant ; la berge va se heurter de côté sur une pointe de rocher cachée sous l’eau : elle penche, elle va se renverser ; un effort t instinctif de l'équipage la ramène sur l’autre | côté avec une telle force qu’elle se crève sur une b
roche, et l’eau entre comme un torrent par l'ou- si verture. On bouche le passage de l'eau au moyen \ d’une couverte ; on saisit les rames, et, après $ quelques minutes d’une lutte sublime, l'on est, P sur le rivage, agenouillé pour remercier le ciel le -du miracle qui vient de s’opérer. Je me suis b trouvé dans ce péril extrême, et jamais je n'en d perdrai le souvenir, Je: demeurai une fois sur n
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dant que la berge, conduite au rivage au milieu de mille périls, y recevait des réparations indispensables pour affronter de nouveaux dangers. Que d’angoisses ! que de serrements de cœur lon éprouve en ces circonstances ! Cependant, l'âme, toujours en:suspens entre la vie et la mort, entre la crainte et l'espérance, arrivée enfin au terme du voyage, se livre aux transports d’une reconnaissance sans bornes envers Dieu, et ainsi elle trouve dans ses rudes épreuves une source abondante des plus pures jouissances de la foi.”
Le sept mai, Mgr Demers atteignait la hauteur de douze mille pieds au-dessus de l'Océan Pacifique. Le trajet, depuis le campement des berges, s'était fait en raquettes : on avait traversé les rivières à l’eau jusqu'à la ceinture, les voyageurs se tenant tous par la main pour résister à la violence du courant. Et, après avoir pataugé dans la neige et l’eau glacée, il leur fallait, le soir, se coucher en quelque sorte dans la boue, autour d’un feu près duquel ils rôtissaient d'un côtéet gelaient de l’autre. C’est ainsi que notre prélat, étendu sur la neige, et recouvert d'une simple couverte, dormait à la belle étoile
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Il parcourut trente lieues en six jours. À onze heures du matin, le dernier jour, il marchait à la raquette sur une neige de trente pieds d’épaisseur, en côtoyant un glacier de quatre cents pieds de hauteur, et à quatre heures de l'aprèsmidi, il foulait une terre sèche à l’est de ces énormes montagnes.—Le reste du voyage fut rempli d'incidents très dangereux. Il se fit rapidement sur les rivières, qui, grossies par la crue des eaux du pritempss'élançaient dans leur course descendante avec la vitesse de l'éclair. Mais quand il fallut prendre la plaine, Mgr et les trois guides qu'on lui avait donnés éprouvèrent beaucoup de misère et rencontrèrent des obstacles presqu'invincibles. D'abord la mauvaise nourriture, une espèce de pimican a moitié pourri, et l’eau croupie ct remplie d'insectes qu’il buvait, lui causèrent une révolution d’entrailles qui faillit le conduire au tombeau.
Puis, à cet état de malaise et d'inquiétude se joignit bientôt l'appréhension de mourir complètement de faim dans ces immenses déserts. Le guide avait perdu le chemin. Stupéfait d’apprendre cette nouvelle, Mgr Demers eut aussitôt re-
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cours à la Sainte-Vierge ; il supplia son ange gardien d’être pour lui ce que Raphaël avait été pour Tobie. Et, à la tête de ses gens, il se jeta à l'aventure dans les prairies.
Une autre épreuve et un nouvel embarras vinrent bientôt entraver cette course pénible. L’essieu de charette de nos voyageurs se rompit dans un endroit où il n’y avait aucune espérance de trouver un morceau de bois pour en fabriquer un autre.— Que faire ? Un petit tremble raboteux et sec est sous la main: l’utiliser est l'affaire d’un instant. Mais combien de temps durera une tige de bois aussi faible? La Providence seule le sait. Monseigneur se jette à genoux: de nouveau, il implore la Sainte- Vierge: monstra te esse matrem, lui crie-t-il. Puis, il commence une neuvaine en l'honneur de son Cœur Immaculé, et reprend sa route à travers la prairie. “ O miracle ! cet essieu, supportant une charge de cinq cents livres, dura six jours entiers, jusqu'à ce qu'un autre pût être confectionné avec un boiïs très dur que l’on rencontra par pur hasard. ”
Douze jours s'étaient ainsi passés dans cette
marche aventurière, lorsqu’enfin le guide tomba sur un sentier qu'il reconnut. Encore six jours et l'on allait toucher au terme du voyage ! mais sondain, une rivière grossie par les eaux vient jet le prélat et ses guides dans une nouvelle perplexité. Les eaux se précipitent comme un torrent; il n’y à ni embarcation, ni bois pour construire un radeau.—La nécessité est féconde en ressources.—Monseigneur a une toile peinturée qui enveloppe ses couvertures et lui sert de lit. ‘“ Il fait un cercle avec de petits saules flexibles qui croissent sur la rive, il y attache la toile qui. forme comme une soucoupe de quatr* pieds de diamètre. Une corde y est fixée, un homme, blotti dans cette cuve, traverse la nvière, tenant une autre corde dans ses dents. ” Grâce à cet esquif d'un nouveau genre, voyageurs et bagages purent être transportés sur l'autre rive.
Après un mois de séjour à St-Boniface chez l'évêque du Nord-Ouest, Monseigneur Demers, reposé de ses fatigues, reprit son voyage ; il passa par les villes naissantes de St-Paul, Prairie-du-chien, Galena, Dubuque et Milwaukee, fondée par
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Bruneau ; puis par les lacs jusqu'à Buffalo, et par le St-Laurent jusqu’à Lachine. Le vingtcinq août, il débarquait à ce dernier endroit d’où il était parti le vingt-sept avril 1837, c’est-à-dire après onze ans et quatre mois d'absence.
Son apostolat avait produit des fruits innombrables. Il avait parcouru en tous sens les pays situés à l’'Oucst des Montagnes Rocheuses, moins l’île de Vancouver. Une multitude de sauvages,
jusque-là plongés dans les ténèbres de l’ignoran-
ce et de l'idolâtrie, avaient pu, grâce à son ministère sacré, ouvrir les yeux à la lumière de la vraie foi. Par sa sollicitude pieuse, aussi bien que par l'ouvrage de sesmains, il avait élevé des temples au Seigneur, bâti de modestes résidences pour lui et ses confrères missionnaires, Il avait cathéchisé, enseigné, instruit. Maïs cet immense travail, dont il n'avait tracé que le canevas, il en laissait l'exécution, le complément et la perfection aux pasteurs qui devaient agir sous la direction de sa houlette. Pourlui, Pontife plein de zèle d’un nouveau et vaste diocèse, il allait recommencer, sur une grande île presque inconnue, l’'évangélisation qu'un autre n'avait fait
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qu'y ébaucher. Monseigneur Demers allait être, avant tout et par-dessus tout, l’apôtre de l'Ile de Vancouver et de tout ce qu’on nomme aujourd’hui la Colombie RU a et le territoire de l'Alaska.