‹ Fragments de l'histoire religieuse et civile de la Paroisse de Saint-Nicolas [microforme]Chapitre 51 sur 85 · VISITE À LA COTE-EST DE L'ILE · texte numérisé non relu

VISITE À LA COTE-EST DE L'ILE

L'hiver écoulé, et toutes choses mises à l'ordre, Mgr Demers, voulant voir et examiner lui-mémême l'état des sauvages qu'on lui avait souvent représentés et décrits, décida de se mettre en route pour visiter ceux qui, comme les Kaotchins, avaient eu des missionnaires depuis son arrivée, et se rendre compte également par lui-

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Le quinze mai 1855, il s’'embarqua donc dans une légère pirogue pour les lieux de sa destination. Poussée d’abord par les coups redoublés de vigoureux rameurs, elle glissait lestement sur les eaux limpides du Pacifique. —Mais les sauvages aimaient toujours à se dispenser de ce travail qui, comme tout autre, leur était pénible, et à se donner le moins de fatigue possible. C'est pourquoi 1is avaient inventé la superstition d’'appeler le vent, superstition, il faut bien le dire, qui s'était quelque peu communiquée aux vieux canadiens. Pour cela ils sifflaient en faisant, avec leurs avirons, jaillir l’eau de chaque côté du canot, et, cet acte extérieur accompli, ils jetaient à l’eau un vieil habit, un vieux soulier ou un bout de tabac en criant : Vente, la vieille !

Ce jour-là, cependant, ils n’eurent pas besoin d'appeler le vent. La barque portait quelque chose de plus grand que “César et sa fortune” ; elle contenait un apôtre envoyé et guidé par Dieu pour la conversion des infidèles. Une brise tiède

et caressante enfla mollement ses voiles, et elle aborda bientôt, sans effort comme sans danger, dans une baie large, magnifique et profonde, baignant d’un côté et das toute sa longueur les pieds d’un rocher très élevé que les sauvages appelaient la Grande-Montagne.

C'était la baie des Kaotchins (Cowichans).

L'arrivée du Grand-Prêtre fut saluée par des démonstrations de joie indicible. Une fusillade très vive remplissait l'air de ses détonations. Hommes, femmes et enfants, tout le monde était en émoi et se précipitait vers l'endroit où Monseigneur devait mettre pied à terre. On ne forma qu'une seule ligne qu'il parcourut en donnant la main, selon l'usage invariable, à toute cette multitude si empressée et si joyeuse de revoir le premier homme de la prière qu'elle n'avait pas vu depuis quatorze ans, alors que quelques-uns d'entre eux s'étaient rencontrés avec lui sur les bords de la rivière Fraser.

Que d'émotions durent agiter l'âme du dévoué prélat à la vue de ces démonstrations bien connues pour lui, et qui lui rappelaient

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le temps où, jouissant de toute sa liberté, il vivait de la vie même de ces sauvages, et où, nomade comme eux, il errait dans les immenses plaines du Haut-Orégon et parcourait les bords encore déserts, mais si enchanteurs de la vaste baie de Puget !

La curiosité empressée des indigènes semblait la même, c'est vrai : mais il s’y mélait cette fois une nouveauté qui la rendait beaucoup plus intense. En effet, ce n’était plus le simple prétre que les sauvages voyaient de leurs yeux :

c'était le chef Grand Prêtre, avec ses ornements pontificaux, son long chapeau, son baton croche, et pardessus tout la croix.

On lui avait préparé la meilleure cabane du village. La terre, à l’intérieur, comme sur toute la devanture, avait été nivelée, puis couverte d'écailles d’huîtres et de coquilles broyées

‘et concassées, dont l'aspect ne manquait pas d’une

certaine élégance et prouvait du moins la bonne volonté et l’'empressement de ces pauvres enfants des bois à honorer la visite du chef de la mission.

Installé dans ce palais, Monseigeur donna un grand lever, le premier du genre que le soleil du Pacifique éclairait de ses rayons, et que ses habitants contemplaient à l’envi dans l’épanouissement de leur bonheur. On le pressait de questions: —Qu'avait-il fait depuis si longtemps ? Où étaitil allé? Combien de peuples avait-il visité ? On lui montrait la manière ingénieuse dont on s'y était pris pour calculer la’ longueur de son absence trop prolongée. L'un avait adopté une espèce de fil chronologique auquel, chaque jour, il avait fait un nœud. Un autre lui apportait quelque chose de plus ingénieux encore : c'était sept paquets contenant chacun cent petits bâtons dont le total indiquait précisément le nombre de dimanches qui s'étaient écoulés depuis 1841. Et tous étaient heureux de le revoir: ils ne pouvaient trouver assez d'èxpressions pour lui faire comprendre qu'ils avaient bien pensé à lui, qu’ils avaient gardé sa parole dans leur cœur.

Monseigneur, le cœur rempli de Joie, répondait à toutes leurs questions, les félicitait, les remerciait avec effusion. Il était profondément tou-

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ché des bonnes dispositions de leur cœur et de cette manière si simple de lui rendre compte des impressions qu'ils avaient reçues. —Puis il leur raconta les particularités de sa visite en Europe, les splendeurs de Rome, etc.

L'enthousiasme de ces enfants de la forêt fut à son comble, quand Mgr leur dit qu'il avait eu l'inappréciable bonheur de voir le premier homme du‘ monde, par sa position, ses talents, ses vertus, son inépuisable bonté ; qu’il avait parlé au grand Chef de tous les chrétiens ; que celui-ci lui avait dit combien il les aimait tendrement, et qu'il l'avait chargé lui-même de les bénir. A ces mots la foule fut comme électrisée : elle tom ba à genoux sur le sol, et se mit le front dans la poussière, pour recevoir une bénédiction qui venait de si haut.

Dans ce voyage, il avait emporté avec lui l’autel portatif que le plus grand des rois en exil, Henri V (le comte de Chambord), lui avait donné en souvenir lors de sa tournée en Europe.

Après deux ou trois jours passés ainsi, au mi-

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