‹ Fragments de philosophie cartésienneChapitre 10 sur 35 · FOUR RÉPONDRE AUX PREUVES I)E DOM ROBERT · texte numérisé non relu

FOUR RÉPONDRE AUX PREUVES I)E DOM ROBERT

« Il faut supposer que, s'il est possible qu'un être intellectuel composé de deux natures puisse avoir une seule pensée qu'il ne voye pas prirno et per se, et d'une première vue très-claire, être produite en lui par son corps, il ne donne aucune atteinte à la méthode de M. Descartes.

« Réponse à la première et à la seconde preuve. La distinction des pensées en actives et passives pouvoit

ikO LE CARDINAL DE RETZ CARTÉSIEN.'

servir à prouver que celui qui pense peut s*être donné la pensée sans la recevoir du corps, puisque Tâme se donne ses pensées, qui sont actions, parce qu'il ne lui est pas évident, à n'en point douter, que cette pensée ne soit une action. Mais, comme dom Robert prétend que les pensées mêmes, qu'il nomme actions, dépendent du corps, on se contentera de lui nier qu'il soit clair à un homme qui veut, qui juge etc. , que sa volonté dirige les esprits animaux vers les espèces du cerveau, ni qu'il faille supposer une connoissance clairement connue comme produite en l'esprit par les sens, et qu'il ne puisse voir qu'il veut sans voir d'une même vue qu'il veut avec dépendance des esprits de son corps, et par l'impression qu'ils ont faite dans sa connoissance.

« 2"* On nie que, si l'action de nos sens sur notre âme n'agit sur elle qu'en tant qu'ils sont entre les mains de Dieu, il soit clair à l'âme que Dieu ne fasse pas immédiatement par lui-même ce que dom Robert assure qu'il fait par les sens.

« 3° Quand dom Robert dit que la volonté se donne ses pensées, mais qu'elle ne se peut portera rien si elle n'en a la connoissance , il retombe dans la distinction de l'âmo avec ses puissances et de ses puissances entre elles, qui est chimérique; ainsi il se peut faire qu'un homme qui veut puisse supposer qu'il se donne sa pensée en se don nant sa volition, qui est une pensée, ou au moins qu'il ne sache pas que c'est le corps qui la lui donne, ce qui suffit pour en douter.

« U° Quand il seroit vrai que notre esprit connoîtroit en soi des mouvements, des parties, etc., lui seroit-il clair

qu'il ne les a pas intrinsèquement? En quoi et par quelles raisons le verroit-il en cet instant où il ne voit rien si non qu'il pense, et que pensée marque, selon dom Robert, de retendue? Pourquoi donc se faut-il bien garder d'attribuer cette étendue par identité dénature à Tesprit^ comme dom Robert a tant de soin de nous en avertir ?

« 5° Cet esprit voit si clairement que ses modes cor- [lorels lui viennent du corps auquel il est uni et non pas de quelque autre corps, que, s'il ne s'aperçoit pas clairement que ces mouvementsi viennent en lui par l'impression de son corps, il ne sçait pas qu'il est une âme, puisque les purs esprits connoissent le corps sans être des âmes. S'il ne sait pas qu'il soit âme, il ne doit donc pas inférer que ces mouvements lui soient donnez par son corps, ni lui conviennent à raison de son union avec son corps, parce qu'il n'y est uni qu'en qualité d'âme.

« ô"* Si je ne connois pas clairement que ce qui paroît de corporel en ma pensée ne puisse venir d'autre corps que du mien, il pourra arriver que je supposerai, quand je pense, que les corps qui produisent quelquefois des pensées étant absents ou éloignez de moi, c'est moi-même qui me suis donné ma pensée, au moins une fois en ma vie. Mais sur le tout, comment l'âme voit-elle, à l'instant qu'elle ne connoît encore rien , ce que les plus habiles ne peuvent voir après de longues méditations? Kt comment le voit-elle aussi clairement qu'elle pense?

« Réponse à la troisième preuve, L^union de l'âme au corps n'est pas si étroite qu'elle l'étoufFe et qu'elle l'empêche de se connoître elle-même. A quoi lui peuvent servir les phantômes du corps pour cela, puisqu'elle n'est

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pas corporelle ? Elle ne meurt pas pourtant , ni le corps non pins, que quand la séparation est si entière que le corps n'agit plus du tout sur Tâme ni Tâme sur le corps. Mais on ponrroit peut-être bien accuser dom Robert qu'il lie Tânie aussi bien que le corps, puisque la vie do Tânie consiste à connoître, et que, selon lui, elle n'a pas de connoissance qu'elle ne reçoive de son corps, qui ne lui en donne plus quand ils sont séparez par la mort.

« Réponse à La quatrième. Le sommeil et ce qui se passe en dormant a servi aux meilleurs esprits de l'antiquité de preuves pour montrer que l'âme en toutes ses actions ne dépendoil pas des sens, puisqu'elle ne laissoit pas d'agir dans le temps même qu'ils sont liez et assoupis.

« Réponse à ta cinquième, sixième, septième, huitième. Tout ce qui est contenu en ces articles prouve l'union de l'âme avec le corps , que personne ne nie , mais il ne prouve pas qu'elle soit si ferme que l'âme ne puisse quelquefois se délier pour agir toute seule.

« Quant à ce que dom Robert dit du péché originel , cela suppose qu'il se communique par le corps, dont bien des gens ne tombent pas d'accord. Mais quand nous ne pourrions pas expliquer un mystère de la foi par nos principes de physique, nous ne serions pas obligez de les abandonner pour cela, selon les principes de dom Robert. On le fera pourtant s'il ne sait bien lui-même la solution. Mais au moins nous avouera-t-il que, quand M. Descartes dit, en la personne du plus ignorant de tous les hommes, je doute, donc je suis, il n'étoii pas obligé de la sçavoir.

« Réponse à la neumème. Ce que dit ici dom Robert pourroit prouver que l'âme est un corps aussi bien qu'elle

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a UD corps, si dom Robert ne nous avoit défendu de tirer cette conséquence de ses principes. Mais assurément tout homme qui dit jV pense ne voit pas que pensée et étendue soient la même chose, aussi distinctement et aussi clairement qu'il voit que penser c'est connoître. Il ne voit pas aussi que ces modes corporels qu'on attribue à la pensée viennent de son corps plustôt que d'un autre, ni qu'il soil impossible qu'ils viennent d'ailleurs, ni qu'ils viennent en vertu de leur union ; car ce seroit un cercle de dire : l'âme voit que les mouvements qu'elle expérimente en soi lui viennent de son corps, parce qu'elle lui est unie, et elle ne sçait qu'elle lui est unie qq'à cause qu'elle suppose qu'elle reçoit des mouvements de lui. Il ne sçait pas aussi qu'ils viennent du corps comme une cause efficiente qui imprime en son âme, par une véritable influence, ces modes corporels, et par conséquent il ne sçait pas s'ils sont en elle véritablement et réellement, ou si ce sont seulement des dénominations intrinsèques qu'on lui attribue, comme on les attribue à Dieu et aux anges, à cause qu'elle a rapport à des objets qui ont réellement les mêmes modes. Il ne sçait pas si les corps servent seulement à l'âme d'occasion |)our former en elle ses pensées, ni enfin si l'âme ne peut pas voir clairement sa pensée, sans voir et connoître, avec la même clarté, les objets qui peuvent lui servir à la former.

« Réponse à la dixième. Nos pensées sont des modes de notre âme, identifiez avec elle, indivisibles comme elle intrinsèquement, et toute l'étendue qu'on leur donne est dans- le corps auquel elle est unie ; et, à cause de cette union, on attribue à l'âme ce qui appartient au corps,

comme on attribue au corps ce qui n'appartient qu'à l'âme.

ff Réponse à la onzième. On nie que le mouvement de nos sens donne l'être à toutes nos pensées.

« Réponse à la douzième, La fameuse découverte de M. Descartes nous a appris que les perceptions qu'on attribuoit au corps appartiennent à l'esprit. Mais d'inférer de là que l'esprit n'ait pas ses perceptions propres, ce seroit conclure qu'il n'en a point parce qu'il n'y a que lui qui en ait. Au moins n'accorderai-je point que l'âme soit l'objet des sens, que quand j'aurai vu des âmes vertes, dont le révérend père nous a parlé il y a quelque temps.

« Pour répondre à ce que dom Robert a ajouté, les disciples disent : l^que dom Robert leur donne gagné quand il avoue que la connoissance que l'âme a, par forme de sentiment intérieur, n'est pas développée. Garde là il suit qu'on peut savoir ce que c'est que pensée, sans savoir ce que c'est que passion de l'âme, ou, comme il parle, que cette pensée soit pensée passion, ni qu'on aperçoive si on a toutes les lumières qu'on voudroit avoir, ni qu'elle soit donnée par le corps.

« 2'' Il semble que dom Robert confond la proposition je pense y donc je suis^ avec celle jV doute si je pense,

« 3° Ils disent qu'il se peut faire que la pensée se forme successivement extrinsèque, sans qu'elle se forme extensivement intrinsèque , et surtout qu'elle peut se former de quelle manière ce puisse être sans qu'elle s'aperçoive de quelle manière elle se forme.

« k"^ Ils répondent qu'en doutant il est impossible qu'eu doute que l'on doute; mais qu'il n'est pas impossible que

1*011 voye que le doute esl uue pensée, sans s'apercevoir avec une égaie clarlé de toutes les propriétez de cette pensée, ni que Tâme pense sans voir que cette pensée ail du mouvement aussi clairement qu'elle voit qu'elle est pensée. » Ces explications satisfirent le cardinal, du moins pour Texactitude du raisonnement qu'il cherchait ici bien plus que la vérité elle-même ; peu à peu il commence à prendre parti non plus seulement contre dom Robert, mais pour Descartes dans ces nouvelles réflexions.

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