‹ Fragments de philosophie cartésienneChapitre 9 sur 35 · SUR LA DISTILLATION DE DESGARTES PAR DOM ROBERT · texte numérisé non relu

SUR LA DISTILLATION DE DESGARTES PAR DOM ROBERT

« Je ne sçais sur quoi je m'étois pu fonder en donnant le nom de distillateur à dom Robert, et j'avoue de bonne foi que je m'étois trompé. Il a rompu l'alambic plutôt qu'il ne s'en est servi ; ou du moins, bien loin de tirer l'esprit de la doctrine de Descartes, il n'a travaillé qu'à y remettre le corporel ; c'est ce que je vais prouver.

Art. I. Descartes dit que pour se guérir des préjugez, il faut douter de l'existence des choses sensibles. Dom Robert dit que ce seroit douter de l'existence de son doute dans le temps même que l'on doute actuellement, ce qui est chimérique.

« Le cardinal de Rais dit que dom Robert fait parler Descartes trop grossièrement et contre son sens. Ce qu'il a entendu est qu'il est bon de se feindre à soi-même de douter des choses mêmes dont l'on doute le moins ^ Ce

' C'est là en effet le vrai sens du doute provisoire de Descartes. Voyez le passage cité p. 96, et notre Défense de V Université et de la philosophie,

sens de Descartes, qui est clair, étant supposé, Tobjection de dom Robert n'a plus aucun fondement, au moins pour combattre la méthode de Descartes ; car, pour ce qui est du fond, la solution de la question dépend de ce qui suit.

« Descartes dit que cette manière de raisonner , je pense ^ donc je suis, est la meilleure pour connoîtro la substance de Tâme et qu'elle est distincte du corps. Dom Robert dit que cette manière de raisonner est trompeuse, parce que Ton n'a jamais aucune pensée que dépendamment du corps et de ses mouvements.

« Le cardinal de Rais dit que la question est équivoque, parce que la solution dépend seulement de ce que chacun a dans son idée, ou, pour parler plus justement, de ce que l'on voit dans l'idée d'espriL Descaries n'y a vu simplement que la pensée. Dom Robert y voit la pensée dépendante du corps. Le premier prétend que l'âme se peut séparer, en de certains instants, de tout commerce du corps si absolument qu'elle peut penser sans aucune dépendance du corps. Le second soutient que l'âme n'en peut avoir aucune qui ne soit dépendante du corps. Il faudroit, pour avoir pu décider de cette question justement , que l'un et l'autre eussent prouvé ce qu'ils supposent. La question est de fait ; comment se peut-elle prouver ? tout le monde en est juge.

« De la résolution de l'un et de l'autre dépend la bonté et le défaut de la méthode de Descartes. Si Descartes a raison, il prouve invinciblement la distinction de l'âme et du corps. Si dom Robert est fondé, Descartes ne prouve nullement, au moins par ce moyen qui est pourtant celui dont il s'agit.

» Je conclus que la question est équivoque en soi, et que ce que ctiacun peut faire est de !:e mettre en la place de Descartes ou de dom Robert et raisonner comme eux.

(( Celui qui raisonnera comme Descartes dira : l'idée d'esprit est distincte de celle du corps. Dom Robert l'accorde. De là j'infère que si je pense , je ne suis pas un corps, et que je puis penser sans savoir même qu'il y a des corps. Voici comment je raisonne, suivant ma méthode qui est de ne rien admettre que ce qui est enfermé clairement dans la notion des termes dont je me sers. Je pense, donc je suis une chose pensante. Il ne paroi t pas clairement en cette proposition que je sois distinct de la pensée ; ainsi je ne puis raisonnablement inférer que je sois autre chose que pensée. Pensée est un concept complet qui n'enferme pas celui du corps, comme on l'a avoué. Je puis donc être pensée sans être corps. Je ne me considère que comme pensée. Donc, comme pensée, je puis être sans aucune dépendance du corps.

« Lorsqu'il arrivera que notre pensée aura le corps seul pour objet S cette pensée sera uuje pense dépendant du corps qui présentera pensée et corps avec la même clarté, et aussitôt l'un que l'autre , et par conséquent celui qui dira je pense, donc je suis trouvera qu'il est un homme composé de corps et d'âme , qui auront tous deux part à la pensée. Donc la méthode de Descartes, qui a pour but principal de prouver que l'âme est plus clairement connue

* Le maouscrit, qui est souvent défectueux, donne une leçon inadmissible : Lonqu'il arrivera que notre pensée aura Tàme seule pour objet ; et il semble quMl manque ici les mots : Celui qui raisonne comme âom Robert dira : Lorsque

que le corps , et que<c*est le moyen unique d*en trouver la distinction, est fausse.

« Celui qui répondra pour Descartes dira : qu'encore que nous n'ayons de pensée que dépendamment du corps, ce que Ton pourroit nier, Ton ne prouveroit pas pour cela que ce que Ton entend par je dans la proposition ;> pense le puisse savoir ^ Je ne signifie autre chose que pensée substantielle; Tidée de pensée substantielle n'enferme ridée d'aucun corps dans sa nature ; donc cette nature peut être conçue, comme elle est, sans corps. L'on convient que la distinction des idées est la marque certaine de ia distinction des êtres ; la pensée substantielle conclura donc raisonnablement qu'elle est distincte du corps.

c< Si elle voit ensuite qu'elle a rapport à quelque autre chose , elle connoîtra clairement que c'est par union et non point par nature, parce qu'elle a pu connoître sa nature sans connoître ce rapport.

(' La nature devra être connue avant ce rapport, c'està-dire avant l'union , parce qu'il faut être devant que d'être uni.

« Celui qui répondra pour dom Robert dira : que toute pensée actuelle étant un mode de l'âme, il y a contradiction à parler de pensées substantielles, hors de celle de Dieu. Il dira aussi que nos pensées qui dépendent du corps peuvent avoir pour objet , Dieu , les anges , les corps et toute autre chose, mais que celui qui commence à philosopher n'est pas encore assez avancé pour connoître les choses qui peuvent servir à former le concept générique

d'une chose pensante, indépendamment du corps, et que

' Le manuscrit: n^Bn puisse avoir, ce qui n'offre aucun seos.

tant qa'il en demeurera dans l*examen de ce qu41 est, il ne trouvera jamais qu'un être composé de corps et d*âme, dont Tunion n*est autre chose que cette dépendance que nos pensées ont des mouvements du corps et que les mouvements du corps ont de la pensée, et que, comme le mouvement volontaire ne fait point connoître le corps comme agissant seul, la pensée aussi dépendante du corps ne fait point connoître l'âme comme agissante seule.

Voilà, à mon opinion, le plus essentiel de ce que Ton peut dire de part et d*autre. Mon avis est que Ton ne sçait ce qui en est, au moins par ce qui s*en est dit en cet écrit pour l'un et pour Tautre. »

Cette opinion du cardinal n'ayant satisfait , comme on le pense bien, aucun des deux partis, on se rassembla de nouveau, et les disciples de Descartes s'efforcèrent de mettre leur doctrine en un meilleur jour. Nouveaux débats dont notre manuscrit nous a conservé le long procèsverbal, rédigé par un des vainqueurs , c'est-à-dire par un cartésien de Saint-Mihiel. Nous donnons cette pièce tout entière, et parce qu'elle a quelque importance philosophique, et parce qu'elle fait voir avec quelle fermeté et quelle sévère méthode ces débats étaient conduits.

« Les disciples de M. Descartes ayant fait réflexion sur ce que M. le cardinal de Rais avoit soutenu qu'il y avoit de l'équivoque dans la question agitée sur les douze premiers articles de Descartes à l'alambic , et s'étant rassemblés avec le R. P. dom Robert pour éclaircir la prétendue équivoque et entrer dans le fond de la matière,

soat demeurés d'accord de pari et d'autre que la question se réduit h savoir si le corps est la cause efficiente de toutes les pensées qu'on appelle passions , comme celles de plaisir ou de douleur, et en cas même que ce seroit vrai , s'il est vrai avec tant d'évidence que l'on ne puisse' voir que l'on a du plaisir ou de la douleur sans voir en même temps avec la même clarté que ce plaisir ou cette douleur vient du corps.

« Voilà de quoi on étoit convenu hier au matin. Doni Robert a soutenu aujourd'hui que cet état de la question est tourné d'une manière défavorable contre lui , et que le vrai état de la question bien développée est de savoir si celui qui commence à philosopher par la méthode de M. Descartes aperçoit ou n'aperçoit pas avec une même clarté, par voie de sentiment et de conscience , que toutes ces pensées , qui sont des passions de l'âme , enfer ment la dépendance qu'elle a du corps auquel elles sont unies. Dom Robert soutient que cette dépendance se présente aussitôt et avec la même clarté que celle de la pensée et que cela ruine absolument la méthode de M. Descaries.

« Le cardinal de Rais dit que la question qui éloit purgée de l'équivoque qu'il y avoil prétendue par la manière dont l'on étoit convenu hier , y retombe aujourd'hui par celle de laquelle dom Robert vient de s'aviser. Il laisse à démêler le détail de cette équivoque , qui lui a sauté aux yeux , aux disciples de IVI. Descartes.

« Les disciples de M. Descartes disent que dom Robert s'étant apparemment trouvé embarrassé sur ce que, dans la dispute, on lui a soutenu que la question, aux termes dont il étoit demeuré d'accord , l'engageoit à prouver :

« 1° Que le corps donne à l'âme qui lui esl unie toutes les pensées que Ton appelle passions sans aucune exception ;

« 2° Qu'il est impossible qu'il ne les donne pas et qu'elles viennent d'ailleurs ;

« S'' Qu'il les donne commexause efficiente, et non pas seulement comme cause occasionnelle ;

« Ix'' Qu'il est aussi clair et qu'on voit aussitôt et aussi clairement qu'il les donne comme cause efficiente , qu'il est clair qu'en pensant on voit que l'on pense ;

H 5° Qu'on ne peut penser sans connoître expressément qu'on pense d'une certaine manière;

« 6° Qu'on ne peut voir que l'âme reçoit d'ailleurs ses pensées par occasion ou autrement , sans qu'on voie aussi clairement et aussitôt la nature de l'objet dont elle les reçoit;

« Les disciples de M. Descartes disent donc que dom Robert, se trouvant embarrassé par ces difficultés , n'a pas voulu tenir ce dont l'on étoit convenu; mais ils lui veulent faire voir clairement que, à moins qu'il entende ce qu'on a mis dans le second état de la question de la même manière qu'il est expliqué dans la première et qu'il l'avoit entendu lui-même, il ne donne aucune atteinte au raisonnement de M. Descartes.

« On soupçonne qu'il a cherché à embarrasser les choses par les mots généraux de dépendance du corps. Il faut essayer de développer l'équivoque.

« Il faut supposer pour cela que M. Descartes a prétendu prouver qu'il pou voit connoître clairement sa pensée sans être certain qu'il eût un corps. Il a cru qu'il suffisoit pour cela qu'il pût y avoir en lui une idée de

pensée avant de connoître qu'elle lui venoit du corps. Il a cru ensuite qu*il étoit possible que cette idée, représentât ce que c*étoit de penser, sans représenter aussitôtet aussi clairement la cause efficiente de cette idée. Il a cru par conséquent qu'elle se pou voit représenter en lui, et ainsi qu'il ne s'ensuivoit pas qu'en voyant sa pensée il vit aussitôt et aussi clairement qu'il eût un corps. Voilà ce que M. Descartes a pensé.

» Ses disciples soutiennent donc que , pour ruiner sa démonstration , il faut que dom Robert avoue l'état de la question comme il fut hier dressé.

« Us lui demandent donc premièrement qu'est-ce qu'il entend par la dépendance du corps , savoir s'il entend parler d'une dépendance telle que toutes nos pensées, que l'on appelle passions de l'âme , dépendent du corps comme une cause efficiente ou occasionnelle. Dom Robert répond que celui qui médite avec M. Descartes ne sait encore ce que c'est que cause efficiente ou occasionnelle , distinguée l'une de l'autre.

« Les disciples de Descartes répliquent qu'ils ne demandent pas si celui qui médite avec i\l. Descartes lésait, mais si , en effet , dom Robert reconnoît que les pensées de l'âme unie au corps sont données à l'âme par le corps comme cause efficiente , comme il en étoit convenu hier. Dom Robert répond que la connoissance développée que l'on a de l'action du corps sur l'âme nous apprend qu'il est cause efficiente, non pas au sens péripalétique , mais au sens de M. I escartes , qui la considère comme primitive en son genre.

(( Les disciples demandent si c'est une cause efficiente

comme les autres. Dom Robert répond qu'elle est unique dans le monde.

« Les disciples, qu'ils entendent par cause efficiente une véritable action dont le terme est la pensée qu'elle y produit, et que l'âme ne sauroit former si le corps ne la produit en elle, non pas seulement comme occasion, mais comme véritable cause et par une véritable influence ; et ils demandent si cela se trouve ou non dans celte manière d'agir que dom Robert appelle primitive. Dom Robert répond que le mot d'influence et que tout ce qu'on vient de dire est équivoque , étant appliqué aux causes péripatétiques et à l'action du corps sur l'âme , laquelle consiste, en ce que Dieu donnant au corps certains mouvements, ces mouvements font que l'âme a ses pensées.

a Les disciples demandent si par le mot font dom Robert entend qu'ils le fassent comme cause efficiente ou cause occasionnelle. Dom Robert dit qu'il n'empêche pas qu'on ne réduise à la cause efficiente la manière dont le corps excite les pensées.

« Les disciples acceptent la confession de dom Robert pour prouver qu'ils ont raison de dire qu'il étoit obligé de prouver que le corps donne des pensées à l'âme comme cause efficiente, et non pas seulement comme occasionnelle.

« Les disciples demandent, en second lieu, si par le mot de dépendance du corps dom Robert entend une véritable dépendance ou une dépcndauce apparente. Car, à moins qu'il fasse voir qu'il n'y peut point avoir de dépendance apparente , celui qui philosophe selon l'analyse de Hd. Descartes pourra douter si la dépendance du corps

qu'il aperçoit dans sa pensée est réelle ou fausse. Doui Robert répond que celui qui médite en cartésien ne connoit point d'autre dépendance que celle qu'il aperçoit, et qu'à son égard le mot d'autre dépendance est aussi chimérique que le mot d'autre substance que corps el esprit

« Les disciples répondent qu'il n*est point question de savoir , en cette occasion , si celui qui philosophe comme M. Descartes , connoît ou ne connoit pas d'autre dépendance que celle qu'il y aperçoit dans sa pensée , mais seulement si celle qu'il y aperçoit est nécessairement véritable ; car , à moins que l'on fasse voir qu'il connoît clairement qu'elle est véritable et non fausse, il sera toujours eu droit d'en douter. Dom Robert répond que toute autre dépendance que celle qu'il aperçoit étant pour lui une chimère , cette question n'est point une question.

« Les disciples répondent qu'elle est raisonnable et même très-nécessaire, pourvu qu'elle soit possible; c'est ce qu'ils demandent à dom Robert. Dom Robert répond que , ne connoissant que sa manière de connottre cette dépendance, il n'est point en état de répondre à la question , s'il y en a d'autre possible, le mot d'autre étant pour lui sans signiûcation.

« Les disciples répondent qu'il ne suffit pas que l'on ne connoisse point que la dépendance vienne eiïectivenieiit d'une autre cause que du corps , parce que , si elle en peut venir en quelqu'un , il se peut faire qu'elle en vienne à celui qui philosophe. Dom Robert dit que tout ce qu'il peut y avoir d'incertain en cela ne regarde que nos jugements précipités, mais que , quant à la perception simple

LE CARDINAL OË RËTK CARTÉSIEN. 133

(fac nous en avons, elle n'est sujette à aucune erreur, à moins qu'on ne suppose que l'être peut n'être rien.

« Les disciples répondent que la perception simple est claire , mais qu'il n'est pas clair qu'elle vienne du corps si elle peut venir d'ailleurs ; et ainsi , pour prouver qu'elle ne peut venir que du corps, il faut prouver qu'elle ne peut venir d'ailleurs. Dom Robert dit que la perception lui représentant pensée ayant du mouvement, il s'en tient à cela.

« Sur quoi les disciples prennent droit et prétendent que dom Robert doit prouver non-seulement que toutes nos perceptions viennent du corps , mais qu'elles ne peuvent pas venir d'ailleurs.

« Sur quoi pareillement le cardinal de Rais prend droit et soutient, jusques à ce que dom Robert ait éclairci ce qu'on lui demande, qu'il y a toujours eu dans la question cl qu'il y a encore une équivoque , au moins de la part de dom Robert, et que la question demeure toujours question de fait , comme le cardinal de Rais a prouvé dans son écrit (lu'elle étoit d'abord.

« On supplie ceux à qui ce papier sera envoyé de juger si le second état de la question ne se réduit pas au premier.

tt L'état de la question étant donc éclairci , il ne reste qu'à examiner les preuves de dom Robert.

rUËUVES DE DOM ROBERT.

u L Dom Robert dit que nous avons de deux sortes de |)ensèes et qu'il y a aussi de la différence en la manière dont elles dépendent du corps. Les premières sont des

passions dans Tâme dont elle n*est point la cause efficiente, telles sont nos intellections , perceptions et sentiments , et même les mouvements indélibérés tant naturels que surnaturels de la volonté. Les secondes sont les actes de la volonté qui procèdent de Tâme comme de leur vraie cause efficiente. Les premières nous viennent directement et immédiatement du corps , qui les donne et excite par Taction des choses extérieures et par le mouvement de nos organes, en tant que tout cela est entre les mains de Dieu comme moteur unique. Les secondes viennent de l'âme , laquelle néanmoins ne pouvant se porter à rien si elle n*en a la conuoissance , c'est par le moyen du corps et des espèces tracées dans le cerveau qu'elle trouve les idées des objets auxquels elle veut se porter.

« II. Cela étant supposé, il faut savoir que c'est par le mouvement que le corps donne nos pensées qui sont nos passions , et que c'est aussi par les mouvements des esprits animaux, dirigés vers les espèces du cerveau, que la volonté produit ses actes libres, de sorte que nos pensées , ayant leur durée, leur étendue, leurs parties , leurs extrémités, leur commencement, leur continuation , leur fin , pouvant être allongées et accourcies , ayant dépendance l'une de l'autre, etc., tout cela n'étant autre chose que durée, succession et mouvement, il s'ensuit que toute pensée particulière ayant ces appartenances du corps, c'est-à-dire ayant du mouvement, et étantaussi clairqu'une pensée commence, continue et finit qu'il est clair qu'elle est pensée, on peut dire en général que toute pensée porte avec soi la dépendance qu'elle a du corps. Mais il faut se donner de garde d'attribuer tout cela à la pensée par

identité de nature puisque tout cela ne lui convient que par union avec le corps.

a III. On peut apporter plusieurs raisons de cette dépendance que nos pensées ont du corps, dont la première est fondée sur Tunion du corps et de l'âme , qui est proprement ce qui fait que nous sommes hommes et que nous vivons. £t comme cette union n'est autre chose que l'exercice continuel d'actions et de passions réciproques , c'est-à-dire de pensées et de mouvements entre l'âme et le corps, et que toute pensée est connue par elle-même , c'est-à-dire par voye de sentiment et de connoissance intuitive sans réflexion , on peut dire à ceux qui s'imaginent qu'il est ordinaire à l'âme d'avoir des pensées qui sont absolument indépendantes du corps, et que nous les cou- Doissons comme telles , qu'il est aussi ordinaire à l'homme de • s'apercevoir que l'union entre son âme et son corps cesse et recommence souvent , c'est-à-dire qu'il meurt et qu'il revit sans cesse, nonobstant ce qui est écrit : statutum est omnibus semel mon,

« lY. Ce que nous voyons qui se passe dans le sommeil nous apprend tous les jours que l'âme est pour lors réduite à la merci du corps , qui lui donne toute sorte de pensées avec une extrême bizarrerie ; ce qui nous présente un état tout passif de l'âme qui se remarque aussi dans la première enfance.

» y. On conuoit clairement que l'âme commençant d'agir ne le fait qu'à mesure que le corps se perfectionne, et qu'elle change toutes ses dispositions conformément à celles du corps , ainsi qu'il paroît dans la santé , la maladie, la jeunesse, la vieillesse, le sommeil, la folie, etc.

« VI. Nous voyous que ceux qui manquent de quelque sens corporel sont dans une impuissance absolue d'avoir aucune des idées qu*ont ceux à qui ce sens ne manque pas : ce qui a donné Heu au proverbe des aveugles qui parlent des couleurs. £t par conséquent si nous n'avions aucun sens, nous n'aurions aucune pensée.

» VU. L'entendement étant une puissance purement passive , il faut que toutes ses connoissances lui viennent par l'impression d'un agent distingué de l'âme , et l'on voit clairement que c'est le corps par ses mouvements.

« VIII. Ceux qui ont perdu la mémoire des choses même les plus spirituelles sont dans le même état que s'ils n'avoient jamais pensé à ces choses oubliées. Or , comme la mémoire est une faculté corporelle, cela fait voir que pour juger, raisonner, etc., il faut avoir recours aux espèces qui sont proprement le réservoir de la mémoire ; il est aussi fort clair que le mouvement de ces espèces nous renouvelant les pensées qui y ont été jointes une première fois, il n'y a pas plus de mystère à dire que le corps nous donne une première fois nos pensées qu'à dire qu'il les donne une seconde ou une troisième. Toute habitude acquise ou infuse , naturelle ou surnaturelle , n'étant autre chose que ces espèces, et l'homme pouvant faire habitude de toutes choses, cela marque la dépendance que l'âme a du corps. £n effet, si elle avoit une seule pensée qui n'en dépendît pas, nous n'agirions pas pour lors comme enfants d'Adam , et comme ayant contracté le péché originel au moment que les pères et mères ont donné aux âmes de leurs enfants leurs mauvaises qualités, qui ont toutes dé pendu de l'action du corps sur l'âme.

« IX. Il paroît que toutes nos pensées, sans exception, sont liées avec les mouvements de nos organes, puisqu'elles ont leur quantité, leur étendue, leur durée, leurs parties, etc. , qu'on peut mesurer avec une horloge, de même qu'on mesure le drnp à l'aulne. Or ceux qui connoissent à fond la nature et les appartenances du corps, savent que tout cela n'est pas distingué du mouvement local, qui n'est pas concevable sans son sujet qui est la substance corporelle, et par conséquent )a pensée, qui dépend du mouvement, a un corps et en dépend. M. Descartes a ignoré que la durée fust la même chose que le mouvement.

« X. Une pensée qui n'auroit point de mouvement posséderoit son existence indivisiblement. Elle seroit immuable, irrévocable et indéfectible de même que l'opération d'un ange. Or nous ne sommes point anges, mais hommes et animaux raisonnables; et cette différence dans les anges ne vient que de ce qu'ils n'ont point de corps et que nous en avons.

u XI. Les mouvements de nos sens donnent l'être à nos pensées, le conservent et le leur ôtent, de même que nos pensées le donnent, le conservent et l'ôtent à nos mouvements volontaires , ce qui ne prouve que trop leur dépendance.

« XII. I^ fameuse découverte de M. Descartes louchant les prétendues qualitez sensibles corporelles, nous apprend qu'elles sont uniquement de notre côté, quoiqu'elles soient excitées par l'impression des choses extérieures sur nos sens et ensuite sur notre âme. D'où il s'ensuit que l'Ume même et toutes ses facultez, etc. , sont

le propre objet des sens. Après quoi il ne faut pas 8*étoAner de voir que Dieu a voulu que les sens corporels nous donnassent la connoissance que nous avons de toutes les vérltez les plus sublimes : fides ex auditu,

« Tout ce que dessus se réduit à dire que la connoissance qu'on a que toute pensée a du mouvement est une connoissance par fornie de sentiment intérieur et non développée ; c'est-à-dire que, quand on a une pensée qui est une passion de Tâme, par exemple, on sent immédiatement que c'est une pensée passion, quoiqu'on ne la connoisse que par comparaison avec d'autres pensées, et ainsi des autres ; ainsi , quand on doute , on aperçoit ce que c'est que ce doute, c'est-à-dire qu'on n'a pas les lumières que l'on voudroit avoir sur le sujet proposé et que la pensée n'est pas tota simui; or cette connoissance enferme celle du corps, et qu'elle est donnée par le corps; et n'étant pas développée, cela signifie que toutes les pensées qui n'ont pas toujours les lumières qu'on souhaite, ont de la suite, de la continuation, du commencement, de la fin, qu'elles ne présentent pas tout ce qu'on désire connoître de l'objet, et ainsi des autres. Le contraire arrive dans les pensées angéliques à cause qu'elles ne dépendent pas du corps.

» n faut encore sçavoir que le sentiment que l'on a que la pensée a de la durée, c'est-à-dire du mouvement, enferme le sentiment que ce mouvement donne la pensée, parce que l'existence même de la pensée se forme successivement et à mesure que les parties du mouvement coulent Tune après l'autre.

« Enfin toute la méthode de M. Descartes étant fondée sur son doute préparatoire, il faut remafquer que ce doute

gA chimérique, et qu'il le met hors d*état de bâtir rieo de solide, parce que, sous prétexte que les sens nous donnent occasion de former de faux jugements touchant de certains faits, il s'est imaginé que, lors même qu'on pense à corps, à esprit, etc. , on peut douter si corps, si esprit a Fêtre purement et simplement, c'est-4i-dire qu'on peut douter si l'être n'est rien. Or, cela étant supposé, on ne sera pas même assuré que le doute est lui-même quelque chose. Mais la première de toutes les véritez étant que toute pensée a un objet réel, c'est-à-dire que la conception simple est toujours vraie et conforme à son objet, il est impossible de penser à corps, à esprit, etc. , et de ne pas apercevoir que corps et esprit est quelque chose. Ainsi l'âme sentant que sa pensée a du mouvement, il est impossible de douter raisonnablement qu'elle ait du mouvement.

« M. Descartes est aussi tombé dans une autre contradiction en nous faisant douter des choses sensibles, parce que son doute étant de ce nombre, puisqu'il a du mouvement, il nous réduit à douter de son doute. »

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