ROBERT
« Dom Robert , ne voulant pas ennuyer son Éminence par de longues déclamations..... , il a dû se contenter de louer le zèle de l'auteur, qui sied bien à un jeune homme, et de le prier d'étudier le fond des questions que son
Éminence prend la peine d'examiner. Il est vrai que
dom Robert , connoissant la subtilité de l'esprit de ses adversaires , s'est contenté de proposer sommairement ses raisons, qui sont si claires qu'il suffit d'en faire les ou-
fertares à tout homme non préoccupé pour en faire con* noitre la force. C'est ce qui fait qu'encore aujourd'hui il ne peut se résoudre à rebattre cette matière , quoiqu'il Ini paraisse, par les dernières réflexions qu'il examine ici , que ses adversaires ne sont pas plus avancés qu'ils étoient au commencement de la dispute »
Après ces divers Mémoires , le cardinal de Retz prend son parti et décide encore une fois contre dom Robert et en faveur de Descartes dans les réponses qu'il fait aux articles 13-18 qui étaient le sujet de la contestation. Voici ces réponses telles que les donne notre manuscrit.
u Réponse à l'article 13. — M. Descartes a raison de dire qu'il est nécessaire de connoitre Dieu pour être assuré de la vérité des choses ; et lui nier cela , ce seroit soutenir qu'on pourroit être assuré de la vérité, quoiqu'il n'y ait point de vérité : car, comme saint Augustin a trèsbien dit que la créature ne peut faire aucun bien si elle n'est assistée par le bien tout-puissant, nihil valet ad bonum nisi adjtwetur ah omnipotenti bono; aussi ne peutelle connoître aucune vérité si elle n'est éclairée par la souveraine vérité. Si Dieu , qui est l'auteur de nos sens et de notre esprit , pouvoit être un trompeur, il nous auroit pu donner des sens et un esprit qui nous tromperoient et qui nous feroient voir les choses autrement qu'elles ne sont, tellement que, pour être assuré qu'on les voit comme elles sont, et comme on les connoît, il est nécessaire qn(^ l'auteur de nos sens et de notre esprit soit essentiellemeni la souveraine vérité. »
« Réponse à l'article Mx, — Dom Robert a raison pourvu qu'il soit vrai que les idées représentent au vrai leurs
objets ; mais , comme cela n*est vrai qu'au cas que Dieu ait voulu qu'il soit vrai, il faut connoître Dieu, et de plus connoître qu'il ne peut être auteur de la fausseté , pour savoir que les idées représentent fidèlement leurs objets. C'est dom Robert qui a tort et M. Descartes qui a droit. »
« Réponse à l'article 15. — Si il sufiSt d'avoir l'idée d'une chose pour être assuré qu'elle est telle qu'on la connoit et qu'elle existe , comme dom Robert vient de dire, pourquoi donc ne suffira-t-il pas d'avoir l'idée d'un être nécessaire , pour prouver que Dieu qui est cet être nécessaire existe ? Pourquoi ce mystère des idées n'esl-il l)on à rien ? Si l'idée n'est que l'image fidèle de la chose , et si on ne la connott que par les idées que l'on en a , pourquoi ne pas prouver l'être de Dieu par l'idée qu'on a de l'être nécessaire et souverainement parfait? »
tt Réponse à l'article 1 6. — L'idée des choses ne prouve que l'existence de leur être objectif, et non pas l'existence de celui que les philosophes appellent^:crra causas, et que uousa^onsikppeléeci'dessus^ existence consommée^ à moins que cette manière d'existence ne soit enfermée essentiellement dans le concept d'un tel être , c'est-à-dire qu'il ne puisse pas être un tel être sans exister d'une existence
consommée , et il n'y a que Dieu seul à qui cela con vienne. »
« Réponse à l'article 17. — Dieu en un sens est la
cause de toutes nos idées , parce qu'il nous a donné nii
esprit qui peut les produire toutes, de même qu'il est cause
de toutes les modifications de la matière, qui n'est autre
• Cela suppose une autre piiVe du cardinal que n«uis n'avnns pas trouvi'idans \v fhaos de notre manuscrit.
chose qa'un être capable de tels et tels modes : aTec cette différence, toutefois, que la matière n'étant pas vivante, elle ne peut pas être le principe de tontes ses modifications , parce qu'elle ne peut pas se mouvoir elle-même ; mais Tâme étant essentiellement vivante peut avoir en soi le principe de ses pensées qui sont comme ses modes, ce qui a besoin d*une plus ample explication , qu'on donnera s'il est besoin.
« Mais, au reste, il n'est pas vrai que les choses moins parfaites nous puissent donner l'idée des plus parfaites; elles peuvent exciter l'esprit à se les donner, s'il les a , c'est-à-dire s'il est plus parfait que ce qu'il connoîl, quoique ce qui l'excite à se les donner soit moins parfait , d'autant que ce qui l'excite n'est pas en ce cas l'auteur, mais l'occasion de l'idée; mais il est impossible que l'idée étant quelque chose de réel , elle soit produite par une cause qui n'a pas en soi la perfection qu'elle donne , comme on suppose. ^)
« Réponse à l'article 18.— Ce qu'on vient de répondre à l'article précédentest commun à la première partie deceluici. Kt, quant à la seconde, on répond que Descartes à fait ce qu'on lui conseille à l'égard de Dieu, et qu'il a fondé la démonstration de son existence sur le rapport de notre idée avec son objet, lorsqu'il a assuré qu'il seroit impossible que nous eussions une idée de Dieu , si Dieu n'existoit pas. Il n'a pas dû étendre plus loin cette correspondance des idées avec leurs objets, parce qu'elle n'est nécessaire qu'en tant que l'existence consommée est de l'essence des objets, ce qui ne se trouve qu'en Dieu seul, qu'en tant (|u'iine idée n'est pas plus parfaite que l'esprit qui la pro-
dnit ; car, si elle Test moins, il est vrai que Tesprit peut se faire un fantôme de ce qui est en lui , mais ce fantôme ne sera pas autre chose que l'esprit même qui le fait ou que ce que cet esprit connolt d'ailleurs. Descartes a eu raison de dire que , si un esprit connoit quelque chose plus parfait que lui, il fiiut que cette chose existe en soi, hors de celui qui la connoit , pour avoir imprimé son idée ^ l'esprit qui la connoit , puisqu'un effet réel doit avoir une cause réelle par le principe nemo dat quod non habet; mais , si Fobjet n'est pas plus parfait que l'esprit qui produit l'idée , il ne s'ensuit pas que l'esprit ne soit l'auteur de l'idée qu'il produit et peut-être sous une figure différente de sa figure ordinaire, ou qui unit l'idée qu*il a de soi-même avec celle qu'il a de beaucoup d'autres choses dont il fait des chimères. »
On voit que le cardinal de Retz, après quelque incertitude, commence à s'engager sérieusement dans le cartésianisme. Il le fera davantage , dans la polémique que va soulever un autre écrit de dom Robert intitulé : Des défauts de la méthode de M^ Descartes,
Cet écrit est en double dans notre manuscrit. Ce sont deux rédactions légèrement différentes d'un seul et même Mémoire où dom Robert entreprend de faire cesser la dispute en la fixant sur un point décisif. Ce point avait été déjà touché dans les premiers articles de l'écrit de dom Robert, que le cardinal avait appelé plaisamment Descartes à l'alambic; il est ici mieux dégagé, et élevé à la hauteur d'une théorie.
Il n'y a jamais de pensées pures de toute idée d'étendue, puisqu'il n'y a pas de pensées qui ne supposent la succès-
Lfe GARmNAL DE RBTZ GARTfiSlEK. 167
sion , c'est-à-dire la durée , c'est-à-dire encore le mou* veulent « qui est très-certainement des dépendances do corps. » D*oû il suit « qu*on ne peut apercevoir la dorée dans nos pensées sans y voir la dépendance qu'elles ont du mouvement , quoiqu'on n'y voie pas si clairement le repos , les figures , les arrangements et grandeurs de ces parties. »
Voici encore une théorie propre à dom Robert :
« Tous les philosophes et les théologiens, et même M. I>escartes, ont supposé comme une vérité très-constante que toutes les créatures, sans exception, peuvent être anéanties purement et simplement, et perdre absolument Fétre que Dieu leur a donné par création. » IVlais, selon dom Robert, « les substances n'ont qu'un point d'existence simple et indivisible, où il n'y a rien à retrancher, parce qu'elle n'a ni commencement , ni continuation , ni fin ; d'où il s'ensuit qu'elle est indéfectible. »
Toute substance étant simple et indivisible en soi, n'a de durée que par accident, par le mouvement qui a des |)arties successives auxquelles on peut ajouter ou diminuer.
« Il est facile après cela, dit dom Robert, de porter un jugement équitable de la méthode de M. Descartes. H s'est imaginé qu'ayant rejeté par un doute hyperbolique toutes les choses corporelles, dans la première Méditation , cela lui donnoit un plein droit de regarder, dans la seconde, ses pensées comme détachées de tout commerce avec les sens et de dire : Je pense, donc je suis y et d'en conclure que la connoissance de Tesprit se présente avant celle du corps, et que cela prouve invinciblement leur distinction et ensuite l'immortalité de l'âme. Mais toutes nos pensées
se forment successivetneut, et leur durée étant eiîeclivenieut des appartenances du corps dont elles dépendent toutes, il se . trouve que , M. Descart&s ayant regardé la durée des substances comme inséparable de leur être, et en ayant parlé plus fortement qu'aucun autre, il est celui de tous les hommes qui a davantage corporifié les esprits. »
C*est à ce moment que Corbinelli, autant que nous pouvons le conjecturer dans le désordre et le pêle-mêle de toutes les pièces de nos deux in-folio, entre dans la discussion, en présentant une suite de propositions qu'il a tirées des écrits de dom Robert et qui tendent à établir la dépendance où Tâme est du corps dans la pensée. Dom Robert accepte ces propositions, les explique et les confirme en deux écrits nouveaux. Le cardinal résiste à la fois et à Corbinelli et à dom Robert. £n répondant à Corbinelli il se prononce avec autant de clarté que de force pour la distinction du corps et de Tesprit, et se montre entièrement cartésien. Il appelle même Descartes un admirable honime,
RÉPONSE î)l' CARDINAL DE RAIS AUX PROPOSITIONS DE M. CORBINELLY ET AUX DEUX ÉCRITS QUE DOM ROBERT A FAITS SUR CES PROPOSITIONS.
(( J'ai VU les propositions que M. Corbinelly a extraites des écrits de dom Robert, et je lui suis très-obligé de m'avoir fait connoître, par la netteté de son esprit et de ses expressions. .. . deux choses très-importantes qui ni'avoient' paru mystérieuses dans les écrits de l'auteur dont
' Le manuscrit : A'e m'avaient pas p.
il a fait sou aualyse. J'avais lu et ouï plus d'uue fois ce que dom Robert dit contre la preuve que Descartes a{)porte de la distinction du corps et de l'esprit, et tout ce ({u'on allègue pour faire voir que l'esprit n'est pas plutôt connu que le corps. Maisje n'avois * pas pris garde que ses objections sont fondées uniquement sur une fausse idée que dom Robert a conçue de la nature de la durée, qu'il croit être absolument corporelle, faute d'avoir entendu la doctrine de Descartes sur cette matière.
« Dom Robert suppose que toute durée est corporelle, et il croit ensuite que, voyant de la durée essentiellement dans nos pensées, nous ne pouvons pas penser sans connoître ce que c'est que corps, ou voir du moins que la durée qui est dans nos pensées vient du corps. Il s'imagine de plus que M. Descartes a été de son opinion, et qu'il a cru comme lui que la durée est corporelle, d'où il infère cfue Descartes s'est contredit.
» Pour moi, je suis persuadé que la durée en général n'est pas une appartenance du corps ; que dans les corps elle est corporelle et que dans les esprits elle est spirituelle, parce qu'elle n'est pas réellement distincte de leur substance, et même de leur existence. Si cela est véritable, tout ce que dom Robert a avancé contre la méthode de Descartes est frivole; et, si Descartes a été de mon opinion, il est juste que l'on condamne dom Robert à lui faire réparation d'honneur pour l'avoir accusé de s'être contredit. Il suffit, pour justifier la question de droit aussi bien que celle de fait, d'exposer les sentiments que Descartes a eus de la durée, parce qu'en expliquant sa nature, il produit
' Le inaiiuscrit: Mais Us naoaieut p.
les raiBons qu'il a eues de l'expliquer comme il a fait. Ainsi ce sera à dom Robert à prouver ou que Texplication que je donne à la doctrine de Descartes n'est pas conforme à ses principes, ou que ses principes ne sont pas bons. Voici ce que j'en trouve dans les écrits de cet admirable homme, et je prie M. de Gorbinelly de juger si on les a bien entendus.
« M. Descartes enseigne (1'" part, des Principes, n"* 57 ) qu'il y a deux sortes de modes, les uns qui sont dans les choses mêmes, et les autres qui ne sont que dans notre pensée ; que {tbid, 56) de ces modes, les uns sont appelés façons, les autres qualités, et les autres attributs; qu'à cause qu'en Dieu il n'y a aucun changement ni variété, il n'y a ni façon ni qualité, et que, dans les choses mêmes créées, ce qui se trouve en elles toujours de même façon (comme l'existence et la durée en la chose qui existe ou qui dure) se nomme attribut et non pas mode ou qualité ; que (n"" 62) la durée de la substance n'en est distincte que par la pensée, et que la durée de chaque chose n'est qu'une façon de considérer cette chose en tant qu'elle continue d'être ; que (n'' 57) le temps, c'est-à-dire le nombre du mouvement en tant que nous le distinguons de la durée prise en général, n'est rien qu'une certaine façon dont nous pensons à la durée du mouvement; mais quc^ pour comprendre la durée de toutes les choses sous une même mesure, nous nous servons de la durée de certains mouvements réguliers qui font les jours et les années, que nous comparons à la durée des choses, et que nous nommons temps, mais qui n'est pourtant rieut hors celle véri^ table durée des choses^ qu'une pure façon de penser ; que
(n° 57) la durée des choses qui sont mues n*est pas autre chose que celle des choses qui ne le sont point ; parce qu'encore qu*il y ait plus de niouvenient en un corps qu'en un autre, il n'y a pas plus de durée en l'un qu'en l'autre; puisqu'un corps se .mouvant très-vite et l'autre très-lentement pendant l'espace d'une heure, ils ne durent tous deux ni chacun d'eux qu'une heure.
f« Il nous paroit, par tous ces principes, qu'il est clair que la durée des substances, surtout celle des esprits, est tout à la fois sans succession ni composition de parties, et qu'il n'y a que la durée du mouvement corporel qui ne soit pas tout à la fois, parce que le mouvement n'a pas tout ensemble les parties dont il est composé, mais qu'elles se succèdent et se suivent Tune l'autre. Il n'en est pas de même des substances; leur durée n'est que leur existence. Elles ne peuvent pas cesser de durer sans cesser d'exister, et leur existence n'est pas réellement distincte de leur substance, tellement qu' être , exister et durer, c'est la même chose en elles. D'où vient que, comme elles ne peuvent pas être et n'être pas, elles ne peuvent pas être sans avoir tout à la fois leur être, et par conséquent sans avoir l'attribut qu'on appelle durée , qui n'est autre chose que la possession et la persévérance de l'être, c'est-à-dire l'être en tant qu'il ne cesse pas d'être, ou qu'il continue d'être.
« Ce qui peut avoir donné lieu à dom Robert de croire que Descartes a donné de la véritable succession intrinsèque à l'être des substances mêmes spirituelles, est qu'il dit, au second tome de ses Lettres, lettre A, qu'encore qu'il n'y eût point de corps au monde, on ne pourroit pas dire que la durée de l'esprit humain fût à la fois tout en-
lière, ainsi qu'on le peut dire de la durée de Dieu, parce que nous connoissons manifestement de la succession dans nas pensées , ce que Ton ne peut pas admettre dans les pensées de Dieu. Et, en la lettre 6*, que le devant et Vaprès de toutes les durées, quelles qu'elles soient, lui paroit par le devant et par Vapt^ès de la durée successive qu'il découvre en sa pensée S avec laquelle les autres choses sont coexistantes. Dom Robert a inféré de ces façons de parler que Descartes avoit cru que les substances mêmes spirituelles, excepté Dieu, n'avoient pas leur être tout ensemble, et que Dieu en détruisoit à chaque moment une partie et en créoit une nouvelle ; que c'éloit cela qu^il appelle conservation et qui fait la durée des êtres mêmes permanents dans l'opinion de Descartes.
« Le respect que l'on doit aux grands hommes et la reconnoissance que le public doit à la peine qu'ils se sont donnée pour son service, obligent, ce me semble, les honnêtes gens à prendre dans un bon sens ce qui pourroit leur avoir échappé, et à expliquer favorablement quelques expressions dures et obscures dont ils peuvent s'être servi ; mais il est de la justice de ne pas croire qu'ils sont tombés dans des contradictions grossières et palpables , à moins qu'elles ne le soient si évidemment qu'il n'y ait aucun moyen de les en justifier. Celle que dom Robert attribue à Descartes est une des plus étranges dans lesquelles un homme de bon sens peut tomber. Y a-t-il un philosophe qui ait mieux distingué l'esprit d'avec le corps, et les modes spirituels d'avec les modes corporels, que Descartes Ta
' r/ostdéjà l'opinion de Turgot, de M. de Biraff et de M. Royor-CoUard. Voyez r'' série de nos *ours, t. V', j», i48 et p, 207: el r série, i. Hl. leeon xviii'".
fait ? qui ait mieux entendu que lui que Fesprit est indivisible, et par conséquent qu'il a tout son être ensemble? Il a. enseigné clairement que la durée de l'esprit n'étoit distinguée de son existence et de sa substance que par la pensée; que c'étoit, non pas un mode, mais un attribut en elle, parce qu'elle s'y trouve toujours de la même façon. Et , au préjudice de cela, dom Robert veut que M. Descartes donne à nos pensées, intrinsèquement et par essence, tous les modes corporels, qu'il y reconnoisse une véritable durée avec distinction de parties, et que ce qu'il appelle durée de l'esprit soit une véritable et réelle succession des parties de l'esprit qui cessent d'être et qui se renouvellent continuellement; que les esprits aient une essence et une existence coulante par la perte des parties de leur propre substance et par la production d'autres nouvelles parties.
« Si Descartes a dit ce que dom Robert prétend, il faut que dom Robert apporte d'autres preuves que celles qui sont tirées des façons de parler de la quatrième et de la sixième lettre du second tome; car ces deux endroits ne disent rien moins, <i ce qu'il me paroit, que ce que dom Robert leur veut faire dire. Je pourrois prouver cette partie en demeurant dans les principes généraux de Descartes , et en faisant voir quela duréen'est que l'existence des substances en tant que nous les considérons comme persévérantes dans leur être ; d'où il suit que la durée n'a rien de réel dans les êtres au delà de leur existence qui, étant la même chose que la substance, a d'elle-même son être tout ensemble, sans division ni succession, qui sont l'ouvrage de notre pensée, laquelle
se sert de l'idée qu'elle a du mouvement pour mesurer
MU LÉ GABDINAL DE BBTZ CARTÉSIEN,
Texistence des substances eo les comparant avec les choses qui coulent et avec qui elles coexistent et en sMraaginant qu'elles fluent comme elles, de même qu'il semble à nos yeux que le bord des rivières remonte quand leurs eaux descendent avec rapidité. Or, comme un quarré solide n*est pas divisé lui-même parce qu'on le r^arde de plusieurs côtés, et qu'une colonne n'est pas ébranlée par l'air qui coule à l'entour, de même les substances ne sont point divisées par le mouvement auquel elles coexistent , ni par la pensée de ceux qui les mesurent et qui les divisent. Filles sont permanentes en elles-mêmes ; elles ont leur être tout entier et tout à la fois ; la division et la succesfûou qu'on y voit sont dans la pensée de celui qui les voit, et non pas dans les choses qui ne peuvent durer qu'elles n'existent, ni exister qu'elles ne durent.
» Quand Descartes dit qu'il y a de la durée et de la succession de nos pensées, du devant et de Vaprès etc. , on pourroit soutenir que ces mots ne sont que des dénominations extrinsèques qui attribuent à la substance ce qui n'est que dans une autre à qui il la compare et à laquelle elle coexiste , ou même que dans la pensée de celui qui fait cette comparaison. Mais je recpnnois de bonne foi qu'il me semble que Descartes a voulu dire quelque chose de plus que cela dans les lettres cotées quatrième et sixième du second tome. Descartes, en ces endroits, répond à une objection qu'on lui avoit faite sur ce qu'il avoit dit que les parties de notre vie n'avoient aucune dépendance Tune de l'autre, et de ce que j'existe à ce moment qu'il ne s'ensuivoit pas que je dusse exister au moment d'après. Sur quoi on lui demande de quelle durée il entend parler quand
il dit le moment de présent, de devant on i*aprè$. Il ré^ pond qae la dorée des choses qui se meuvent et de celles qai ne se meuvent pas est la même ; mais il met une différence entre la durée de Dieu et la durée de toutes les substances créées, en ce qu'en Dieu il n'y a point de devant ni d* après, parce qu'il entend et connolt toutes choses par sa propre substance ; mais qu'à l'égard des créatures, quand il n'y auroit aucun corps ni aucun temps pour mesurer le mouvement des corps , il y a cependant une manière de devant et d'après dans les choses mêmes spirituelles, fondée sur le changement des modes auxquels elles sont sujettes : que , comme un mode ou une manière de penser succède à l'autre, on ne peut pas inférer qu'à cause que je pense de cette première manière, il soit né* cessaire que je pense éternellement de la même façon, et par conséquent que j'existe éternellement , comme cela suit de la pensée de Dieu qui est invariable et infinie. Il est clair que cette réponse suffit pour satisfaire è l'objection, et l'on doit en inférer que c'est en ce sens que Descartes a dit que nos pensées ont de la succession, non pas que nos pensées soient dies parties distinctes de notre esprit, mais seulement des modes de ce même esprit qui changent selon les objets qui l'occupent.
« Cette explication est fondée sur ce que Descartes dit dans la première partie de ses Principes, n** 56, qu'à cause qu'il n'y peut avoir en Dieu de variété ni de changement, il n'y a en lui ni modes ni qualités ; mais que , lorsque la substance est autrement disposée ou diversifiée, on appelle modes ou façons ces dispositions diflérentes. De cette proposition, il est clair que Descartes a entendu qu*à cause
qu'il ne pouvoit y avoir en Dieu de changement ni de diversité, sa durée n*avoit ni devant ni à*après, mais qu'en celle des sul)stances créées et même des esprits, quoique très-indivisibles, qui sont sujettes à être diversement disposées, il y avoit lieu d'y considérer une disposition avant ou après l'autre ; non pas que ces dispositions soient des parties de l'esprit qui changent suivant les objets : en sorte que la succession n'est pas, comme croit dom Robert, dans les parties prétendues de la substance de l'esprit, ni dans celles de son existence, mais dans ses terminaisons; c'est toujours un même esprit indivisible qui pense , mais qui, pensant tantôt à une chose et tantôt à une autre, donne lieu de dire, qu'une pensée succède à une autre, et qu'il n'est pas infaillible et nécessaire que je sois demain parce que je suis aujourd'hui. Parce qu'on reconnoîl du changement en moi, on a raison de se persuader que je ne suis pas un être nécessaire et invariable comme Dieu ; et, parce que ces changements qui sont en moi continuent, commencent, finissent les uns avant les autres et durent plus longtemps les uns que les autres , qu'ils se précèdent et se suivent, l'on dit qu'ils ont de la durée et de la succession et que l'un est devant et l'autre après. Mais tout cela ne signifie autre chose sinon que la substance qui existe peut être diversement modifiée. Il faut donc que dom Robert nie qu'aucune substance puisse avoir des modes, à cause qu'elles ont toutes leur être tout entier et tout à la fois, ou il faut qu'il avoue qu'on est obligé de reconnoître de la succession dans leurs modes, au sens de Descartes.
« Comme dom Robert reconnoît des pensées qui sont passions dans les esprits et d'autres qui sont actions, il avoue
LE CâRDIN AL DE RETZ C\ltTÊSIEN. 177
qu'entendre et f onloir sont diverses façons fie penser dans son opinion, de même que dans cdle^ des antres. Je veux croire qœ dom Robert n'accuse plus Descartes d'avoir donné de l'étendne et des parties à nos âmes, puisque je lui ai fait voir que, pour leur donner de la succession, il ne faut que leur donner des modes, que dom Robert accorde; ou du moins j'espère qu'il nous donnera des preuves ; mais je le prie surtout de considérer qu'ensuite de cette explicarion l'état de la question ne consistera plus seulement, comme il la propose , à savoir si la dttree o» le tetnps (wec suite de parties (fiti cessent et se renottveilent coiiti^ miellement n'est pas réellement la même chose que le mouvement local et ime vraie appartenance du cœys^ mais qu'il sera plus clair d'examiner, l"" si des substances spirituelles peuvent avoir des modes spirituels; 2" si, supposé qu'elles en puissent avoir , ces modes peuvent Otre l'un avant et l'autre après; s'ils peuvent être ensemble dans la substance , ou si l'un cesse d'y être avant Tauli^o; sionpeut dire qu'ils commencent, qu'ils finissent, qu'ils se suivent, qu'ils se succèdent et qu'ils se précèdent; 3** si, supposé qu'on puisse dire tout cela, on en pentiniï»rer que ces modes sont corporels et deviennent do vraies parties de la substance qu'ils modifient et qu'ils corporifient tout ensemble ; c'est sur quoi j'attendrai les réponses précises de dom Robert.
« Je prétends avoir suffisamment expliqué le sens de Descartes pour faire voir qu'on ne peut conclure, de ce qu'il dit de la durée, que nos esprits aient des partiesqui se succèdent l'une l'autre, qu'ils n'aient pas leur être tout li la fois,
' I.o manuscrit : d* mrmf que cpIIch tl.
ot tout le reste que dom Robert infère d'une de ses façons de parler fondée sur ce que les esprits ont diverses manières de penser. »
Voici maintenant comment le cardinal répond à dom Kobert. En renversant sa théorie de la durée, il commence par se moquer de Tindéfectibilité des substances, avant de l'attaquer sérieusement et directement.
RÉPONSE DU CABDIIHAf. DE RAIS AU DERNIER ÉCRIT DE DOM - ROBERT , TOUCHANT LES DÉFAUTS DE LA MÉTHODE DE M. DESCARTES.
« Ceux qui ont ouï parler dom Robert ou qui ont lu ses écrits ne peuvent ignorer qu'il n'ait beaucoup de complaisance à être l'auteur de l'opinion qui suppose Tindéfectibilité des substances, et qu*il n'ait fait tousses efforts pour en relever le mérite en essayant de prouver qu'elle est absolument nécessaire pour établir les plus grandes et les plus importantes vérités de la physique et de la morale. iMais, comme Descartes étoit en réputation parmi les sçavaus d'avoir achevé ce que dom Robert prétend avoir commencé , il a cru que la bonne conduite l'engageoit à détruire ce préjugé favorable qu'on avoit conçu de la solidité des preuves de ce philosophe , et , dans ce dessein , il a résolu premièrement d'attaquer sa méthode, qui paroit toute fondée sur le principe : Je pense , donc je suis; et, en second lieu , de soutenir que le mystère de Tidée n'est bon à rien; qu'il faut juger de l'existence et de la durée des choses par leur être réel et non pas par leur être ob* jectif , et prendre pour premier principe de toutes choses cette grande maxime : tout ce qui est connu existe.
« La manière dont il a pin à dom Robert de se prendre à combaUre la méthode de Descartes est que, Descartes ayant supposé qne la nature de notre âme est plus connue que celle du corps, dom Robert a mis pour fondement que la supposition de Descartes est fausse , parce que la durée étant une dépendance du corps , il la voit intimement dans nos pensées. Il le prouve parce qu'il y a de la succession, dn devant ei de V après ^ un commencement et une fin, qui sont les marques d'une véritable étendue; et, par conséquent, selon lui, un homme ne peut dire 7e pense sans s'apercevoir de la succession qui paroît dans toutes nos pensées et qui enferme l'idée d'étendue ou de corps.
« Pour agir avec méthode, il eût été nécessaire de prouver d'abord que la durée a une véritable étendue, et par conséquent que tout ce qui a de la succession a aussi de rétendue. IVIais dom Robert Ta toujours supposé le premier; et parce que Descartes a dit qu'il y a de la succession dans nos pensées, dom Robert soutient qu'il s'est contredit, et qu'en assurant, d'une part, qu'elles sont spirituelles, il les fait, d'un autre côté, corporelles. Cela seroit vrai, et dom Robert auroit raison d'accuser Descartes de s'être contredit, s'il avoit avoué que toute succession eût do l'étendue ; mais c'est ce que dom Robert a toujours supposé sans le prouver, et ce que l'on ne lui a jamais accordé.
c( La question a donc été réduite au point de fait, et on a fait plusieurs écrits touchant l'opijiion que Descartes a ^e la durée : dom Robert soutient dans l'un des siens, que Descaries est de l'opinion de saint Bonaventure, et que cette opinion consiste à donner des parties à l'existence des substances, c'est-à-dire aux substances mêmes*
«C'est ce qui m'oblige d'expliquer le sentiment de Descartes et de faire voir, i*" qu'il n'est pas de l'opinion de saint Bonaventure; '2'* que celle de saint Bonavenlure n'est pas celle que dom Robert lui attribue, et enfin que
Descartes n'a jamais pensé que l'idée de la succession fût la même que celle de l'étendue. C'est ce qu'il faut faire voir.
« Ce qui a donné lieu à dom Robert de prendre le change est que Descartes dit que la durée des choses qui ne sont pas mues est de la même nature que la durée du mouvement , et que c'est en cela qu'il est fort éloigné du sentiment de l'école (voyez Suarez, p. '2. Meth. disput. 50, sect. 5, n. 8), qui croit que la durée du mouvementés! d'une autre nature que la durée des choses qui ne sont point mues.
« Dom Robert dit : 1° que l'opinion de l'école, dont Descartes se prétend si éloigné , est celle des thomistes qui croyent que la durée des choses permanentes , et même celle des choses corruptibles intrinsèquement , est indivisible , comme le prouve Suarez , supi^a, n°* 3, 4, 5; T que l'opinion que Descartes suit est celle de saint Bonaventure , qui distingue trois sortes de durée : Tune, qui n'a en soi ni l'être dans lequel elle se rencontre aucune succession ni variété ; c'est l'éternité ; la seconde , directement opposée , qui , en soi et dans le sujet où elle est , a de la succession et du changement ; c'est le temps ; la troisième , comme moyenne , qui a en soi de la succession et du changement , mais dont le sujet , c'est-à-dire l'être où elle est , n'en a point. Il explique la différence de cette dernière durée d'avec les autres par la différence qu'il y a
entre l'écoulement des eaux qui sortent de leur source et celui des rayous qui surieiil du soleil. L*eau jaillit de manière qu'encore qu'elle sorte continuellement, ses parties sortent l'une après l'autre et ne sortent pas toutes à la fois ; au contraire, la même lumière sort du soleil par une émanation continuelle et tout à la fois; et, encore qu'il n'y ait pas de succession ni de variété dans l'être de la lumière, il y en a dans la sortie du soleil. Il en est de même, au sens de ce saint, de tous les êtres créés qui, n'ayant aucune suc* cession dans leur être, ne laissent pas d'en avoir dans leur durée» à cause de l'écoulement continuel dans lequel on les considère comme sortant de la toute-puissance de Dieu. « Comme saint Thomas et Scot sont les chefs de l'école, et que Scot et beaucoup d'autres jugent probable l'opinion de saint Bonaventure, que saint Thomas combat, il ne me paroît pas que Descartes eût dû appeler l'opinion dcS'école une opinion sur laquelle l'école est partagée, encore moins qu'il ait suivi l'opinion d'une partie de l'école. 11 eût dû au moins avertir laquelle des deux il suivoit , et , comme il ne l'a pas fait , il y a sujet de croire qu'il étoit également éloigné de l'une et de l'autre. Il me paroit donc que ce qu'il entend par l'opinion de l'école est celle qu'il marque expressément , et rien déplus, sçavoir : que la durée du mouvement (comme il dit en la lettre iv du IP tome), ou des choses qui se meuvent (conmie il dit en ses Principes, n" 57), est d'une antre nature que celle des choses qui ne sont pas mues.
« Descartes a raison d'appeler cette opinion l'opinion de l'école , puisque toute l'école et que tous les docteurs eu conviennent; car ils ne distinguent pas seulement les du-
182 LE CARDINAL DE HEiZ CAHTÉâlElV.
rées successives des durées permanentes, mais ils distinguent encore et les successives et les permanentes entre elles-mêmes. Ils donnent des durées de différentes espèces à chacun des anges; ils veulent que celle de leur étresoil différente de celle de leurs opérations; ils jugent, avec plus forte raison , que celle des êtres corruptibles est différente de celle des incorruptibles ; qu'entre les corruptibles mêmes, les unes sont matérielles, comme t^elle des substances corporelles , et les autres spirituelles , comme celles des opérations et des modes corruptibles des substances spirituelles. Voyez Suarez, supra, scct. 5, n° il et seq. et sec. 7, n°' 5 et 7. •
<( Descartes a eu raison de dire qu'il étoit très-éloigné de l'opinion de Técole ; car, au lieu de mettre une différence réelle entre les durées des choses qui sont mues et de celles qui ne le sont pas, il soutient {Principes, n^' 56) que la durée en général distincte de l'existence n'est rien de réel ; qu'en ne mêlant rien de ce qui appartient proprement à l'idée de substance dans la durée , ce n'est qu'un mode ou une façon de parler dont nous considérons une chose en tant qu'elle continue d'être ; que la véritable durée n'est que l'existence même, mais que la façon dont nous pensons à cette existence comme ne cessant pas d'exister est ce- qu'on appelle durée ; que cette façon de penser n'est que dans notre esprit , ainsi que ^ le temps que nous distinguons de la durée prise en général, et qui n'est rien (n"" 57) qu'une autre façon dont nous pensons à cette durée , en nous servant de certains mouvensents réguliers qui font les jours et les années à qui nous les comparons et
' Le manuscrit : non pas t/ue.
que nous appelons temps , quoique ce que nous appelons ainsi ne soit rien , hors la véritable durée des choses , c'est-à-dire hors de l'existence , qu'une façon de penser. Ce qui étant supposé , Descartes a dû dire que la durée des choses mues est la même que celle des choses qui ne le sont pas , parce que la façon dont il considère les choses mues comme existantes est la même que celle dont il considère les choses non mues , aussi existantes. Et une marque que ce que Ton y considère n'est pas le mouvement ou le repos, mais l'existence, est que les choses qui sont en repos durent autant que celles qui sont en mouvement, et que celles qm ont beaucoup de mouvement ne durent pas plus que celles qui en ont moins , et que nous ne comptons pas plus de temps en l'une qu'en l'autre (n'^ei). D'ailleurs, lorsque nous concevons la substance, MOUS concevons une chose qui existe en telle façon qu'elle n'a besoin que de soi-même pour exister, c'est-à-dire qui n'a besoin pour exister que du concours ordinaire de Dieu : et par conséquent l'idée de la substance emporte avec soi celle de l'existence , et durer n'ajoute rien de positif à l'existence ; car durer n'est rien que d'exister, ou au plus que de ne pas cesser d'exister, et ne pas cesser d'exister et exister c'est la même chose; de manière qu'exister c'est durer, et durer c'est exister, n'y ayant rien d'intrinsèque en l'un plus qu'en l'autre, mais seulement en nous une façon de penser sous laquelle nous considérons certaines choses comme coexistantes à d'autres. (c Voilà, ce me semble, le véritable sentiment de Desraries, et je ne sais pas comme dom Robert le peut accorder avec celui de saint Ronaventure ; car ce saint dis-
tingue trois sortes de durées ; Descartes dit qxi*i\ n'y en a qu'une. Saint Bonaventure veut que ces durées soient réelles, et réellement ou au moins modalement distinctes des choses qui durent ; et Descaries dit que la durée « en tant qu'elle est distincte de ce qui appartient proprement à l'idée de la substance , c'est-à-dire de l'existence , n'est que dans l'esprit. Saint Bonaventure soutient qu'il y a des durées successives dans les êtres permanents; et Descaries dit que la durée n'est Intrinsèquement que l'existence et que , hors de l'exisience , ce n'est qu'une pure façon de considérer la chose en tant qu'elle continue d'exister. Je ne vois pas comme dom Robert peut accommoder des choses si ditférentes dans une même opinion.
« Mais quand il seroit vrai que Descartes auroit suivi l'opinion de saint Bonaventure , qu'est-ce que dom Robert en pourroit prétendre? En pourrok-il conclure que toute durée est essentiellement étendue, même dans les choses permanentes? que toute succession emporte l'idée de corps? que tout être qui a une durée successive coule partie après partie comme l'eau d'une rivière? Saint Bonaventure dit tout le contraire : l*" il donne de la véritable durée à Dieu ; peut-on croire qu'il lui donne une véritable étendue? 2'' il distingue la durée du temps dont le sujet a de la succession, c'est-à-dire du mouvement, d'avec celle qui n'en a point dans son sujet; S"" il reix)nnolt donc des sujets capables de durée qui ne sont pas des corps ; car ce sujet , qui n'a point de succession étendue, ne peut pas être un corps, puisque le corps est essentiellement mobile localement; ^'^ il attribue cette troisième sorte de durée généralement à tous les êtres que Dieu a
laits; peat-on dire que Dieo n'a fait que des corps? 5"* il dit formellemeat que les êtres sujets à cette durée reçoivent de Dieu le même être tout cotier et tout à la fois, on la même façon que le soleil produit la même lumière tout à la fois, et non pas comme les sources jettent les eaux une partie après l'autre ; comme donc est-il possible qu*il entende qu'une partie de cet être soit détruite à chaque moment , et que Dieu au moment suivant en produise une autre? 6** il dit que la succession n'est que dans le mode , parce qu'il se persuade que les êtres existent par quelque chose distincte ou réellement ou modalement de l'existence, et que l'existence par conséquent dure par quelque chose distincte de soi-même ; ce qui lui a fait concevoir que la durée pouvoit être successive, quoique la substance et l'exisience fût permanente. Mais tout ce que je viens de remarquer de ces sentiments ne fait- il pas voir au contraire qu'il n'a reconnu aucune succession dans l'être substantiel, et qu'il a cru que Dieu le donnoit et le conservoit tout à la fois, et non pas partie après partie? « Il est donc plus clair que le jour que, quand Descaries auroit suivi l'opinion de saint Bonaventure, il ne seroit pas vrai qu'il eût enseigné très-clairement , comme dom Robert le soutient , que l'existence des choses a de l'étendue intrinsèque , qu'elle est composée de parties qui sont réellement séparables et distinguées l'une de l'autre , que Dieu rétablit continuellement des parties postérieures en la place des antérieures qui s'anéantissent, et que tout s'y passe de même que dans le temps et le mouvement ; il seroit, an contraire , clairement justifié qu'il a soutenu le contraire.
« Mais ce qui trompe dora Robert est qu'il suppose ceqni est en question , savoir que l*idée de ia durée emporte de rétendue, parce qu'il y remarque de la succession. Saint Bonâventure, au contraire , reconnott qu'il peut y avoir de la durée sans succession , et qu'il peut y avoir aussi de la succession dans les choses qui ne sont point étendues; il reconnoît même de la succession qui n'est point éten* due intrinsèquement, et il ne dit rien sur ce sujet que tout ce que les philosophes et tous les théologiens ont dit devant lui; et Descartes n'a dit que cela dans tous les endroits que dom Robert allègue.
» C'est donc à dom Robert à nous prouver par Descartes que ce philosophe a cru que l'idée de durée et celle de succession sont la même idée , auquel cas j'avouerai qu'il s'est contredit ; ou du moins il faut que dom Robert prouve sa question de droit, c'est-à-dire qu'encore que M. Descartes n'ait pas cru que ce fût la même idée, il est pourtant vrai que c'est la même idée , auquel cas je confesserai que Descartes se sera trompé, mais je soutiendrai qu'il ne se sera pas contredit. »
Nouveaux eflbrls de dom Robert pour expliquer sa théorie. Nouvelle réponse du cardinal, courte et vive. C'est en quelque sorte sa parole elle-inême couchée par écrit et prise sur le foit.
RÉPONSE Dr CARDINAL DE RAIS A LA RÉPONSE DE DOM