ROBERT
'( Je soutiens que la durée que Descartes attribue à l'âmo est pareille ci celle qu'il attribue à Dieu et aux anges , et qu'il soutient que tout ce qui est de corporel dans nos
connoissances est dans ie corps et non pas dans Tesprit. Qui doute que Dieu et les anges ne coexistent au temps^ et que par conséquent tout ce grand mystère que dom Robert trouve dans la durée à l'égard de Dieu se réduit même à une question de nom? »
Dom Robert répond dans des Éclaircissements des Remarques sur les défauts attribues à la méthode de M. Des^ cartes. Mais les explications qu'il entreprend de donner, loin de satisfaire aux objections du cardinal , sont bien plutôt de nature à les accroître. Jl s'enfonce de plus en plus dans son système, ne se refuse presque à aucune de ses conséquences les plus étranges , et on commence à comprendre les accusations de madame de Grignan et les alarmes de madame de Sévigné. Voici quelques-unes des prétendues explications de dom Robert.
« Le nom d'objet des sens étant pris proprement et l\ la rigueur, Dieu même, les choses spirituelles, et surtout Târae et toutes nos pensées, sont le propre objet des* sens. Le doute et toute pensée humaine doit aussi passer pour une chose sensible, parce que, tout ainsi que Thomme est un composé de corps et d'âme, de même toute pensée humaine est sans exception un composé de mouvement ei de passion ou d'action de l'âme , puisque toutes nos perceptions ou inlellections sont des passions qui ont le corps pour agem ou pour cause efficiente en sa manière , et que l'âme ne produit jamais d'acte qu'en se servant des espèces ou traces du cerveau.
« Dom Robert avoue qu'il n'y auroit rien de plus ridicule que de parler d'âme chaude ou froide parmi le vulgaire; mais que, toul étant changé par la découverte de
M. Descal*tes^ ceux qui veulent parler proprement et à la rigueur doivent reconnoître que, les sens nous donnant toutes nos connoissances et particulièrement nos perceptions, c'est Tâme qui est le vrai objet des sens.
» Dom Robert ne se fait point un honneur de la découverte de rindéfectibilité des substances. M. Descarles n*a pu parler comme il a fait de la nature des substances étendues, dont un atome ne sauroit être anéanti, selon ses principes , sans tomber effectivement dans l'opinion de rindéfectibilité; de même que ce qu'il a dit des vérités qu'on appelle éternelles et qui sont irrévocables , quoique Dieu les ait établies librement, conduit à cette vérité. »
On conçoit que cette réponse devait fort peu convenir au cardinal. Il est encore plus choqué du principe de rindéfectibilité des substances que de celui de l'étendue transportée dans la pensée au moyen de la succession. Avec Descartes, il ne reconnaît rindéfectibilité qu'en Dieu , et réduit l'opinion de dom Robert à celle des stoïciens, qui faisaient le monde éternel. Si le cardinal eût connu Spinoza, il n'aurait pas manqué de le retrouver dans dom Robert.
RÉPONSE DU CVRIUNAL DE RAIS AUX CONSIDÉRATIONS DE DOM ROBERT SUR LA RÉPONSE DU CARDINAL DE RAIS Al DERNIER ÉCRIT DE DOM ROBERT.
« Dom Robert étoit obligé, par le titre qu'il a donné à ^s considérations et même par suite de la dispute , de faire voir que je m'étois trompé en voulant prouver qu'il y'a
' Probablement (|ue les qualités secondes de la mat»^^e ne sont que dans l'àme.
une fort grande différence entre la doctrine de saint Bonaventure et celle de Descartes touchant la nature de la durée. C'est ce que dom Robert u*a nullement fait, quoiqu'il eût posé pour fondement de l'écrit auquel je répondois la conformité de ces deux doctrines. Il semble même que les considérations de dom Robert ne sont proprement que l'apologie de son sentiment louchant l'indéfectibilité des substances, de laquelle il prétend tirer des conclusions qui justifient par induction sa doctrine touchant la durée. Je prie ceux qui liront cet ouvrage déjuger si cette façon de répondre sur une question de fait est aussi juste et aussi sincère qu'elle le doit être dans une dissertation de cette nature. £n attendant leur réponse, je veux bien prendre le change et dire un mot sur l'indéfectibilité des substances, que je prétends n'être qu'une pure illusion.
« Pour concevoir le véritable état delà question de l'indéfectibilité des substances , il me semble qu'il est nécessaire que dom Robert s'explique nettement, et qu'il dise si sa pensée est que Dieu, en créant les substances , ait pu, s'il eût voulu, les créer défectibles, ou bien si Dieu a été contraint de les créer indéfectibles.
« Si dom Robert prétend seulement établir l'indéfectibilité des substances en la première manière, il ne dit rien de nouveau et dont tous les théologiens et cbnt tous les philosophes chrétiens ne conviennent, au sens d^v dom Robert, qui, par le mot de substances, entend ou les esprits ou la matière en général. Et tout le monde convient que ni les esprits ni la matière ne seront jamais anéantis. Et , quoique quelques payeiis n'aient pas reconnu rimmorlalité de l'âme , les plus habiles l'ont confessée, et ils ont
tous avoué que la matière est ingénérable et incorruptible.
« Mais , si dom Robert entend que les substances sont tellement incorruptibles par leur nature, que, supposé que Dieu voulût créer des substances , il a été contraint de les faire indéfectibles, saus pouvoir faire autrement, il choque directement les principes de saint Augustin et ceux de Descartes, qu'il reconnoit toutefois en d'autres endroits, même avec éloge; car il convient de ce que dit le premier, que la volonté du Créateur est Lct nature de chaque chose, c'est-à-dire que chaque chose est ce que Dieu a voulu qu'elle soit. Et j'ai remarqué aussi plus d'une fois qu'il admire le second, en ce qu'il a dit qu'il n'y a rien de vrai ni d'impossible qu'à cause que Dieu a voulu qu'il soit vrai ou impossible. D'oii il résulte que dom Robert se contrediroit lui-même , s'il supposoit que la nature de la substance fût telle que Dieu ne l'eût pu faire autrement qu'elle n'est.
« Pour ce qui est de la raison fondamentale de dom Robert qui est que, Texistence des substances créées étant indivisible, si Dieu vouloit les détruire, il s'ensuivroit qu'il voudroit tout ensemble les détruire et les conserver, leur ôter et leur donner l'être tout à la fois , il me semble que l'on y peut répondre de deux manières :
« 1° En lui demandant, supposé que l'existence de la substance soit indéfectible, comme il la conçoit, de qui il sait qu'elle est créée; car, pour être créée, il faut qu'elle n'ait pas été. Or, il est aussi impossible de concevoir qu'une existence indivisible n'ait pas été, qu'il est impossible, selon dom Robert, de concevoir qu'elle cessi»
LE CARDINAL DE RETZ CARTÉSIEN. l9l
d'élrc qaand elle a élé une fois , parce que le motif que l'on a de croire qu'elle ne peut cesser d'être est qu'elle ue peut pas être et ne pas être tout ensemble ; et il n*est pas aussi impossible d'assembler le non-être avec l'être que l'être avec le non-être. C'est ce qui a fait dire à Aristote, au livre I*' du Ciel , que tout ce qui est incorruptible a toujours été. En un mot, l'on prie dom Robert d'examiner de bonne foi s'il conçoit mieux comme une existence indivisible peut commencer, qu'il ne conçoit comme elle peut finir.
« 2'' On peut répondre à l'argument de dom Robert, en remarquant que ceux qui croient les substances défectiblés ne disent pas que Dieu les ait faites indéfectibles ; ils avouent, au contraire, que, s'il leur a voulu donner l'être indéfectiblement , il ne voudra jamais le leur ôter, et que , s'il a résolu de les cofnserver toujours , il ne les détruira jamais. Mais c'est à dom Robert à prouver qu'il l'a voulu, et, tant qu'il ne le prouvera pas, Ton pourra dire que Dieu n'a pas voulu les créer indéfectibles extrinsèquement comme elles le sont intrinsèquement ; il pourra les détruire comme il lui plaira, parce qu'en ce cas leur nature est défectible en ce qu'elles sont créées telles.
« Cette raison, qui est tirée de la différence essentielle que l'on doit reconnoître même naturellement entre le créateur et la créature, est celle qui a obligé Descartes, comme il le dit expressément dans la première partie de ses Principes , au n'' 51 , de ne reconnoître Tindéfectibilité qu'en Dieu seul ; et cette même raison doit éloigner, à mon sens, tous les esprits raisonnables de l'opinion ({ui
lui est contraire, et laquelle n'a pas niêoie le cbanne de la nouveauté , couiine dom Robert se Timagine, puisqu'il est certain que c'est celle qui a précipité lous les anciens philosophes dans les erreurs ridicules qui ont partagé leurs sectes en tant de manières différentes sur l'éternité et même sur la divinité du monde. N'est-il donc pas plus raisonnable de dire avec Descartes qu'il n'appartient pas aux hommes de régler ce que Dieu peut , que de se réjouir avec Sénèque de l'avantage qu'il prétend que les hommes ont de pouvoir examiner ce que Dieu peut et ce que Dieu ne peut pas? Voici les paroles de ce présomptueux philosophe dans la préfacé du premier livre des Questions naturelles. « Ne croyez-vous pas que ce soit une chose très-utile que de mettre des bornes à tout ce qui «st, que de pénétrer l'étendue du pouvoir de Dieu, et de juger si c'est lui qui forme la matière , ou si seulement il employé celle qu'il a trouvée faite ?» Il n'y a peutêtre jamais eu de pensée plus vaine ni plus impie dans toute la secte des stoïques , la plus vaine et la plus impie de toutes les sectes; je laisse à dom Robert à eu examiner les comparaisons. »
Non content de cette réponse, le cardinal prend la peine d'étudier le traité de l'indéfectibilité des substances, que contient notre manuscrit ; il en extrait un certain nombre de propositions fondamentales qu'il s'attache ensuite à réfuter par la raison et par l'autorité.
PROPOSITIONS TIRÉES DU TRAITÉ DE l'l\DÉFE<:TIBIMTÉ DES
substances par dom r. dégabetz , et la critique d'icelles par m. le cardinal de rais.
« i. L'éternité n'est qu'un point indivisible, incompatible avec aucune succession de temps.
(( 2. Dieu ne voit rien de tout ce qui n'est pas lui avant l'avoir créé.
u 3. Tout ce qui paroît créé successivement à l'esprit humain l'a été en un seul point et tout ensemble à l'égard de Dieu.
« h. La grossièreté de l'esprit humain confond toujours la corruption des corps avec la défectibilité de leur nature.
(' 5. Il implique contradiction de dire que Dieu puisse anéantir, puisque ce seroit faire et ne faire plus au même instant.
« 6. La plupart des hommes forment leurs idées sur les expressions , au lieu déformer les expressions sur les véritables idées.
7. Le monde contenant toute la matière concevable, il implique contradiction de dire que Dieu en puisse faire un autre.
« 8. Tout ce que Dieu n'a pas créé est demeuré dans l'impossibilité de pouvoir exister, d'être conçu et d'être
nommé.
u 9. L'essence de chaque chose est uniquement la volonté de Dieu.
« 10. Les mêmes raisons qui prouvent l'indéfeclibilité
des vérités qu'on nomme éternelles , telles que sont les
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numériques et les géométriques, prouvent i'indéfectibilité des substances.
« 11. Le vulgaire n'attache l'idée d'existence qu'aux choses qu'il voit commencer et finir dans le temps, parce qu'il ne prend pour marques des productions que les mouvements des sens et non pas ceux de la raison, ce qui fait (;u'il croit incréées et indéfectibles les vérités éternelles et non pas les substances.
« 12. La substance doit être considérée indépendamment de la durée et du cours extérieur du temps, c'està-dire sans commencement et sans fin', puisque l'iiu et l'autre ne sont point de son essence.
« 13. Il est difficile, pour ne pas dire impossible, de distinguer l'essence de l'existence, quoi qu'en veuille dirt* l'école , puisqu'il y auroit quelque chose qui ne seroit pas Dieu, qui seroit par elle-môme et indépendamment de lui.
« l/!i. Comme il implique contradiction de dire qu'un être purement spirituel soit sujet au temps, il implique de dire qu'il puisse changer de pensée et qu'il en ait plusieui^ successivement.
« 1j. Un esprit pur, étant séparé de toute sorte de temps, est incapable de discours et de raisonnement.
« 16. On nepjut concevoir une chose possible comme |K)ssible , puisqu'on ne peut concevoir que ce que Dieu a rendu concevable par sou décret.
u 17. Il n'y a que les modes de la matière dont on puissi' concevoir la possibilité , parce que cette possibilité n'est autre chose que la divisibilité à l'infini de la matière.
« 18. Si un être substantiel étoit anéanti, sa vérité et sa conceptibilité ne laisseroient pas de subsister, quoique
l'être qui est le fondement de cette propriété fût ôté par Tanéântissement prétendu. »