CARDINAL DE RAIS
f Toutes ces propositions, que l'auteur de Tindéfectibilité dos substances nous donne pour nouvelles et même contraires au sentiment de M. Descartes, se réduisent, à mon opinion, à un unique point, qu'il implique contradiction que, dans un même instant, il Tait ^ voulu créer et détruire, ce. qu'il auroit fait toutefois s'il l'avoit créé défectible, parce qu'il n'y a point d'instant divisible dans sa volonté.
u Je soutiens que l'indéfectibilité des substances, fondée sur ce principe , ou n'est rien , ou du moins qu'elle n'est rien de nouveau, particulièrement aux cartésiens. Si l'auteur entend par l'indéfectibilité des substances l'immutabilité de la volonté de Dieu, tout le monde en convient, quoique sous différents termes : s'il entend par l'indéfectibilité des substances une exigence d'être indivisible comme il le suppose, il me paroît qu'il met pour raison la question ; car la question que l'on fait si la substance est défectible n'est pas différente de celle par laquelle on demande si l'être est divisible. Ainsi l'auteur ne prouve sa conclusion que par un synonyme , ce qui s'appelle , en toute sorte de philosophie, un cercle scholastique.
a Je persiste à nier l'indéfectibilité des substances, en les considérant en elles-mêmes selon la prétendue indivisibi-
' Sic. Le se rapporte iirobablcmentà un être substantiel qui se trouve plus haut, n" 18. Entendez: « Que dans un m^me instant Dieu ait voulu rréer et détruire un ^tre sultstantiel, etc. »
Hté de leur être , et d'autant plus qu'il s'ensuivroit de ia doctrine de rindéfeclibilité des substances par eiies-naêmes, qu'elles scroient aussi éternelles que Dieu , parce que ia même raison qui prouve, selon l'auteur, l'indéfectibilité de la substance , qui consiste dans l'exclusion du temps, prouveroit aussi réternilé de son origine. I/on ne peut répondre à cette objection qu'en disant que cette éternité seroil une éternité participée, ce qui me paroît un subterfuge de l'école et inutile à la question, puisqu'il ne sauve pas l'inconvénient d'attribuer à la créature la qualité de toutes la plus divine et à laquelle elle ne peut participer. Qui m'empêchera de dire , par la mémo raison , que je puis devenir créateur et conservateur par participation? Voilà une conséquence terrible à l'égard de Dieu. Il y en a une à l'égard de la nature qui n'est pas moins considérable, au moins selon la philosophie de l\l. Descartes : c'est que l'on attribuera, selon la raison de l'auteur, à un corps la qualité d'un autre, et que l'on donnera, par exemple, à l'un une immobilité participée qui ne sera autre chose que l'impuissance qu'un autre aura à le mouvoir. Une branche aura de l'inflexibilité parce qu'un enfant ne la pourra plier, .le ne vois rien de plus éloigné de la manière de philosopher dudit Descartes.
« Je conviens que l'indéfectibilité, prise par rapport au décret de Dieu, n'a pas ces inconvénients parce qu'elle n'est rien dans la créature, n'étant proprement que l'immuta* bilité de Dieu ; d'où il s'ensuit que de demander si une substance est indéfectible n'est autre chose que de demander si Dieu est iipmuable ; ainsi, ou l'on ne demande rien, ou l'on ne demande rien do nouveau. Ce qui m'enibarrasse
est que de la doctrine de llndéfectibilité même, prise par rapport à Dieu, il s'ensuit , contre ce que je reconnois de bonne foi n'avoir pas vu au commencement , que Dieu ne peut plus créer aucune sui)stance nouveHe , ni anéantir aucune de celles qu'il a créées ; ce qui paroît directement contraire à la décision du concile de Constance, qui prononce anatiième contre Jean Hus, parce qu'il avoit soutenu que Dieu ne peut pas créer un nouveau monde, que Dieu ne peut rien anéantir de ce qu'il a créé. Je ne vois pas que l'auteur de l'indéfectibilité puisse souscrire, selon ses principes, à la décision de ce concile. ...»
On^oit quel chemin a pris la discussion. Partie de la question : si la pensée suppose quelque élément sensible, dom Robert l'a jetée dans la question plus difficile de la durée, et enfin dans la question bien plus difficile encore et bien plus générale de l'indéfectibilité des substances.
Nous terminons ici l'extrait de cette polémique, que tous les efforts du cardinal ne purent rendre très-régulière, par la faute de dom Robert qui s'échappe toujours en propositions plus ou moins inattendues ; mais on y reconnaît avec certitude que le cardinal avait fini par s'attacher au cartésianisme et à le défendre sérieusement. C'est un honneur pour Descartes de pouvoir compter un tel défenseur de plus , comme c'est une rencontre assez piquante pour l'histoire de la philosophie que celle de ce bon religieux, qui, dans ses spéculations solitaires, rassuré par ses intentions et entraîné par son système, se place, sans hésiter, entre Gassendi et Spinoza.
Il nous reste à faire connaître deux autres écrits du cardinal de Retz d'un genre différent pour compléter l'ana-
198 LE CARDINAL t>£ RET^Z CARTÉSIEN.
lyse des morceaux inédits du cardinal que contient le manuscrit d'Épinal.
Parmi les innovations que doin Robert avait imaginées , il en était une qui lui était particulièrement chère : c'est que toutes les négations peuvent se ramener à des affirmations. De là la question tant agitée au Breuil et à Saint- Mihiel : y a-t-il ou n'y a-t-il pas des négations non convertibles? La question avait retenti jusque dans la société de madame de Sévigné ^ Il ne s'agit point ici de ce qu'on * entend en logique par la conversion des propositions , c'està-dire la transformation que l'on fait subir aux propositions tant aflSrmatives que négatives par le changement de l'attribut en sujet et du sujet en attribut * ; il s'agit d'un point de métaphysique tout autrement important , à savoir, si toutes les négations expriment quelque chose de réel et de positif et non pas seulement une privation. Cette doctrine soulevait plus d'une difficulté auprès de la sévère orthodoxie du xvir siècle. Ainsi, si le péché n'est plus une simple négation , s'il a quelque chose de réel et de substantiel. Dieu étant alors considéré comme la cause unique de tout ce qui est réel, jusque-là qu'on lui rapportait tout mouvement, même celui des âmes, il s'ensuivait , ou du moins il paraissait s'ensuivre que Dieu est l'auteur du péché. C'est ce qui explique l'accusation de madame de Grignan qui fait frémir madame de Sévigné ^
' « Puisqu'il est écrit que vous devez avoir la tète -tournée, il vaudroit mieux que ce fût de cette surte que par rindéfectibilité de la matière nt par les négations non convertibles. » Lettres de madame de Sévigné, 584. 23 juillet 1677.
* Voyez la Logique de Port-Royal, ir* partie, chap. XVIl seq.
' Lettre 591 .
Le cardinal de Retz n'avait pu rester étranger i cette discussion ; mais il s'y engage avec circonspection , pèse les avantages et les incouTéoients de la nouvelle doctrine ; et, après bien des hésitations, il conclut par se soumettre à Tancien principe des négations non convertibles, et par exprimer le vœu si raisonnable, et, à ce qu'il paraît, si difficile à réaliser, de la conciliation de la philosophie et de la foi.
RÉFLEXIONS DC CARDIISAL DE RAIS SIR LES NÉfiATIONS