‹ Fragments de philosophie cartésienneChapitre 16 sur 35 · NON CONVERTIBLES · texte numérisé non relu

NON CONVERTIBLES

« Je suis si convaincu de mon ignorance en toutes choses , mais particulièrement en ce qui regarde la métaphysique , que je ne puis imaginer que la complaisance que les hommes trouvent en tout ce qu'ils ont découvert soit la cause du plaisir que je sens que j'aurois , même sensible , si je me pouvois aplanir à moi-même les difficultés qui me font douter de la solidité de ma pensée louchant l'utilité des pures et simples négatives. J'avoue qu'elle me plaît, mais il me semble qu'elle ne me plaît que parce que , si elle étoit bien fondée , l'on y trouveroit un avantage signalé pour l'éclaircissement do toutes sortes de vérités. J'ai parcouru ces jours passés les diverses sciences , j'en ai examiné les principes , Ws hypothèses et les suites , et il me paroft que la plupart des équivoques que l'on y prend , et que la plupart des faux raisonnements que l'on y fait , ne sont que les effets du sens que la philosophie commune prétend donner aux négations non convertibles. Je m'explique. Les espaces imaginaires, par exemple, n'y ont été reçus que parce que l'on s'est imaginé que ce mot signifioit quelque chose.

200 LE CARDINAL DE REfZ CARTÉSIEN.

Ainsi des qualités occultes, ainsi des formes substantielles, ainsi des facultés, ainsi des sympathies , et ainsi de toutes les autres paroles qui composent ce qui paroît de plus pompeux et de plus magnifique dans les écoles

« Ce qui a fait que mon esprit a rejeté cette pensée, aussitôt qu'elle s'est présentée à mon imagination , comme vous avez vu, a été qu'elle m'a paru, même d'abord, contraire et h la maxime du concile de Constance et à celle de l'Église qui enseigne que Dieu ne peut être auteur du péché , et même à la nature des commandements négatifs du Décalogue, qui semblent ne se pouvoir réduire en affirmatifs. Je persiste à croire que cette même considération doit empêcher un esprit raisonnable de se laisser éblouir à celte vue, quelque agréable qu'elle paroisse , et quelque étendue qu'elle puisse avoir ; mais il est vrai que la beauté qu'elle auroit, si elle pouvoit n'être pas fausse, m'a fait naître le désir de m'y attacher avec plus d'application , et d'examiner avec plus de soin si l'exclusion de toutes les négations non réduisibles ne se pourroit pas concilier avec le concile de Constance , avec la doctrine de l'Église touchant le péché, et avec la réduction des commandements négatifs en affirmatifs.

(« Pour ce qui est du concile, l'auteur de l'indéfectibililé m'a fait remarquer que les Pères, assemblés à Constance , n'ont pas inséré l'article de l'anéantissement possible du monde dans l'extrait des propositions qu'ils ont expressément condamnées, quoiqu'ils l'aient rapporté comme l'un des articles de la doctrine de Jean Huss. Mais comme je lui ai fait aussi observer que les Sabelliens, les Manichéens et même quelques autres hérétiques , avoient été anathé-

matisés pour avoir enseigné que la matière étoit éternelle , ce qui semble être fort approchant de la doctrine de son indéfectibilité, la difficulté ne me paroît pas épuisée. Car quoiqu'il dise que ce qui a été condamné dans Terreur des \innichéens ne soit que Topinion qu'ils avoient touchant une prétendue nature de mal éternel et égal à Dieu , il me semble qu'il ne dissipe pas les nuages qui meparoissent toujours entre la doctrine de Tindéfectibilité et celle de l'Église, parce qu'il est encore obligé à recourir à ces sortes d'explications par lesquelles l'on pourroit éluder les définitions les plus reçues et les plus authentiques.

« Pour ce qui est de la réduction des commandements de Dieu négatifs en afiirmatifs , voici ce qui m'est venu dans l'esprit. L'on ne peut nier que les commandements négatifs ne soient exprimés par des propositions négatives ; mais l'on pourroit dire que la réduction en affirmatives en est toute faite par saint Paul et même par Jésus-Christ , parce que nous trouvons dans l'épltre aux Romains , ch. XIII , ces propres mots : < Celui qui aime le prochain accomplit la loi, parce que ces commandements de Dieu : Vous ne commettrez point d'adultère , vous ne tuerez point, vous ne porterez point de faux témoignages, vous ne désirerez rien des biens d'autrui ; et s'il y en a quelques autres semblables, tous ces commandements, dis-je, sont compris en abrégé dans cette parole : Vous aimerez votre prochain comme vous-mêmes. » L'amour que l'on a pour le prochain ne souffre pas qu'on lui fasse aucun mal , et ainsi l'amour est l'accomplissement de la loi.

« L'on pourroit inférer de ce passage de l'apôtre que les commandements négatifs sont réduits en afiirmatifs, parce

qu'ils se réduisent tous à aimer ou la vie ou les biens ou rhonneur de son prochain ; et ce qui semble prouver clairement cette réduction est que Jésus-Ghrist lui-même l'a faite dans TÉvangile , où il nous propose d'aimer le prochain comme soi-même , quoique ce commandement ne soit pas expressément contenu dans le Décalogue, et qu'on ne puisse l'y trouver en façon du monde qu'en réduisant les commandements négatifs en afTirmatifs d'aimer ou la vie ou les biens ou l'honneur de notre prochain. Cette raison me paroît forte en ce que l'on n'y peut répondre , à mon opinion , qu'en disant qu'il n'est pas nécessaire do trouver dans le Décalogue l'amour du prochain ; ce qui ne se peut dire, ce me semble, vu le rapport que presque tous les commandements négatifs ont à cet amour.

« Je ne trouve pas plus de fondement à ce que Ton pourroit alléguer contre la conversion des commandements négatifs, prise comme je la viens d'expliquer, en disant qu'elle ne seroit pas juste, parce qu'un homme, par exemple, qui n'aimeroit pas son prochain, pourroit ne le pas tuer, et ainsi du reste. Mais cette objection ne me parolt d'aucune considération , parce que l'on n'observe pas les commandements de Dieu, si l'on n'a au moins dans le cœur une disposition habituelle à garder les commandements, ce qui est la même chose que l'amour moins habituel ; et c'est pour cette raison que saint Jean a dit que celui qui n'aime pas demeure dans la mort. Je confesse que je me suis satisfait moi-même sur cet article beaucoup plus que sur le premier.

' Reste à traiter ce qui regarde le concours de Dieu au péché. Voici en peu de mots la difficulté : si le péché ne

peut être une pure privation, il faut que ce soit une action positive à laquelle par conséquent Dieu doit concourir, auquel cas il seroit auteur du péché. Il est donc constant qu'à moins de prouver qu'il n'est pas auteur du péché , quoique le péché soit quelque chose de |)ositif , il faut reconnoître la négation , et la négation non réductible enaiSrmation, pour vrayeet pour bien fondée. Cette difficulté me paroît fort grande. Voici les réflexions que j'y ai faites, dont je ne suis nullement convaincu et que je n'insère même ici que pour chercher la vérité , et pour donner lieu aux gens plus savants que moi de la pénétrer. Je n'ai pas cru que la question de i'indéfectibilité des substances eût assez d'utilité pour engager des dissertations qui eussent conneiité avec des matières de foi. Je suis persuadé que réclaircissement de celle qui concerne les négations seroit d'un tel avantage à celui de toutes les sciences que la philosophie et la théologie scholastiques n'ont que trop embrouillées , que l'on la peut traitera fond, pourvu que l'on déclare, comme je fais, que l'on la croit frivole, jusques à ce que l'on soit convaincu qu'elle n'engage ni directement ni indirectement à dire que Dieu soit l'auteur du péché. Les raisons que vous allez voir et que je me suis données à moi-même |)our essayer à accorder avec la foi l'opinion du positif dans le péché, ne m'ont pas encore persuadé, et il s'en faut uiéme beaucoup que j'en sois ébranlé. Je laisse aux plus habiles le dénouement de ces difficultés qui, par la raison que j'ai rapportée ci- dessus, sont plus dignes, à mon sens, d'application et de curiosité que celle de I'indéfectibilité. « Je suppose, selon la doctrine de M. Descartes, que la

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matière étant de soi toute passive et égaleaieiit iudiiTéreute au repos et au mouvement, il est vrai de dire que les corps n'ont aucune faculté de se mouvoir Tun l'autre, et que , lorsqu'il se fait de nouveaux mouvements dans les corps particuliers, c'est par le moyen des mouvements qui sont déjà dans le monde, et dont le total n'augmente ni ne diminue jamais. Je suppose encore ce qui s'ensuit de ce principe, qui est que Dieu est seul et unique moteur, qu'il n'y a point de causes secondes corporelles, et par conséquent qu'il n'y a aucun concours de Dieu dans la production d'aucune chose corporelle, parce qu'il ne se fait rien de nouveau que par le mouvement qui procède de Dieu seul. « Sur ces fondements, il me semble qUe l'on pourroit dire que les philosophes ont beaucoup obscurci la doctrine qui regarde le concours, en ce que, tout étant positif dans les corps , ils n'ont pas laissé de reconnoître , après Aristote , des causes secondes corporelles agissant , et un concours de Dieu joint à ces causes prétendues.

<( Sur ces mêmes fondements, il me semble que l'on pourroit dire encore que les théologiens scholastiques, trop attachés aux idées de leur philosophie touchant les choses secondes corporelles , n'ont pas moins embarrassé la doctrine qui concerne les choses libres, en ce qu'ils les ont toutes soumises à l'impression de la cause première , de même que les corps lui sont effectivement soumis ; ce que l'on peut présumer ruiner entièrement la notion que l'on doit avoir de la véritable faculté active qui est dans notre volonté, qui consiste à se mouvoir soi-même'.

' Nous appelons l'altention sur ces vues du cardinal qui sont plus profondes qu'elles n'en ont l'air et d'une grande conséquence.

» L'ou pourroit inférer que de ces foiidenients et de ces conséquences il n*y auroit qu*uu pas à faire pour expliquer comme l'on pourroit soutenir que Dieu ne seroit pas auteur du péché, bien qu'on avouât qu'il y concourût comme étant une action positive. En voici la raison.

« Il est vrai que J'homme a reçu de Dieu eu sa création le pouvoir de vouloir ce qui lui plaît .sans incliner plutôt d'un côté que de l'autre; et, s'il est vrai encore que Dieu, en qualité de créateur, soit engagé de concourir avec lui dans tout ce qui lui plaira, il semble qu'il s'ensuit de l'un et de l'autre qu'il peut y avoir des actions positives qui sont des péchés dans l'homme , parce qu'il s'y porte de lui-même , et qui ne le sont pas en Dieu parce qu'il s'y porte en quelque façon contre sa volonté. Voilà ce qu'on pourroit dire touchant le péché d'Adam et ce qui se pourroit dire par conséquent avec plus de raison à l'égard des nôtres , parce que notre volonté a un engagement au mal qu'elle n'avoit pas avant son péché ; d'où l'on pourroit inférer que Dieu est encore plus engagé comme créateur à concourir au nôtre qu'à celui d'Adam, et qu'il ne seroit pourtant pas auteur du péché , quoiqu'il y concourût, parce qu'il n'y concourroit pas de lui-même, mais purement comme créateur d'une cause qu'il auroit créée libre. Un armurier concourt à l'homicide et il n'en est pas l'auteur.

a Ce raisonnement me paroit assez conforme aux principes que je viens d'alléguer de M. Descartes et qui m'ont paru très-bien établis dans sa physique. Mais comme je suis persuadé qu'il n'appartient point à un particulier de former des opinions nouvelles en théologie sur des

conséquences tirées de la philosophie, je ne in*y tends point, et je ne reconnoîtrai rien dans le péché de positif, tant que je n'aurai point des raisons plus claires et plus convaincantes pour me faire voir que Dieu ne seroit pas auteur du péché, quoiqu'il concourût à l'action qui seroit le péché. Car enfin, j'avoue de bonne foi que celte pensée^ que la philosophie de Descartes m'a pourtant fournie ti'èsnaturellement , me paroît à moi-même un peu trop subtile, pour la pouvoir considérer comme le fondement d'une doctrine aussi contraire à la conscience qu'est celle de la réalité positive du péché.

Je me réduis : je confesse d'une part que la nécessité dans laquelle l'opinion commune , qui compte en tant d'occasions sur les négations non réductibles,'nous jette presque à tout moment d'affirmer pour articles de foi des propositions où le néant se trouve mêlé quelquefois comme attribut, quelquefois comme sujet, quelquefois comme liaison; je confesse, dis-je, que cette nécessité me feroit souhaiter avec passion que l'on pût affranchir la théologie de cette servitude , qui nous oblige assez souvent à confesser que nous ne concevons pas ce qu'on nous pro- |)osc à croire J'avoue, d'autre jwrt, qu'il est si dangereux de toucher à tout ce que la théologie nous enseigne de l'obscurité de la foi , qu'il est si délicat de prétendre de l'éclaircir par de nouvelles vues, et qu'il est d'ailleurs d'une si pernicieuse conséquence de donner la moindre ouverture à faire Dieu auteur du péché , de quelque manière que l'on l'explique, que je ne me puis rendre à mes propres lumières, et que je ne considère ce que vous venez de voir ici que comme une spéculation , sur laquelle il est

permis aux gens de lettres de s'exercer, pourvu qu'ils ne s'y appliquent qu'avec l'esprit et le dessein de soumettre leurs vues à la doctrine reçue uuiversellemenl dans l'Église, et de travailler à concilier, selon cette règle, autant qu'il leur est possible, la véritable philosophie avec la foi, et c'est ce qui compose la véritable théolc^ie. >^ Si dom Robert, en métaphysique, est un disciple de Descartes révolté contre tous les principes de son maître , il n'en est point ainsi en physique. Là, il est un fidèle cartésien. Adversaire déclaré des qualités occultes , 11 ne reconnaît à la matière d'autres qualités que celles qui tiennent à la qualité fondamentale de l'étendue. Par là est supprimé tout ce qu'on appelle qualités secondes de la matière, odeurs, couleurs, saveurs, etc.... que Descartes réduit à des perceptions de l'âme ; ce qui conduit dom Robert à mettre dans l'âme les couleurs , et explique le ridicule des âmes vertes, que rappelle madame de Sévigné \ Dom Robert avait aussi adopté le système du monde de Descartes , c'est-à-dire celui de Galilée et de Copernic. Or, on sait quelle terreur avait partout répandue la condamnation de Galilée. On peut dire que cette condamnation est l'événement le plus désastreux qui soit jamais arrivé dans l'histoire des sciences. Il arrêta pendant plus de soixante années toute la marche de la science. On peut voir dans les lettres de Descartes l'impression que produisit sur ce génie si ferme l'aventure du philosophe florentin ^ Le fantôme de Galilée, obligé, à soixante-dix

' Lettres S76, 5S1, 582.

* lA condamnation de Galilée est du 22 juin 1633. A peine Descartes Tapprend-il au fond de la Hollande, (|u'il écrit au p^re Mersenne, le lO janvier 1634 : «« Vous savez sans doute que Galili^e a été repris depuis peu par les

ans, d'abjurer à genoux , en chemise, son plus beau titre de gloire , demeura toujours présent à la pensée de Descartes. Il prit d'abord la résolution de supprimer son livre Dii Monde, auquel il avait consacré toute sa vie, et dans

inquisiteurs de la foi, et que son opinion, touchant le mouvement de la terre, a été condamnée comme hérétique ; et je vous dirai que toutes les r-lioscs que j'expliquois dans mon traité (du monde), entre lestiuelles étoil aussi cette opinion du mouvement de la terre, dépcndoient tellement les unes des autres , que c'est assez de savoir qu'il y en ait une qui soit fausse pour connoitre que toutes les raisons dont je me servois n'ont point de force ; et quoique je pensasse qu'elles fussent appuyées sur des démonstrations très-certaines et très-évidentes , je ne voudrois toutefois , pour rien au monde, les soutenir contre l'autorité de PÉglise... » Au même, du 15 mars de la même année ; » J'ai voulu entièrement supprimer le traité que j'en avois fait, et perdre presque tout mon travail de quelques années {tour rendre une entière obéissance à l'Église en ce qu'elle a défendu l'opinion du mouvement de la terre ... Je me suis laissé dire que les jésuites avoient aidé à la condamnation de Galilée, et tooi le livre du P. Schciner montre assez qu'ils ne sont pas de ses amis; mais d'ailleurs les observations qui sont dans ce livre fournissent tant de preuves pour ôter au soleil les mouvements qu'on lui attribue, que je no saurois croire que le P. Scheiner même en son àme ne croye l'opinion de Copernic, càqui m'étonne, de telle sorte que je n'en ose écrire mon sentiment. Pour moi, je ne cherche que le repos et la tranquillité d'esprit, qui sont des biens qui ne peuvent être possédés par ceux qui ont de l'animosité ou de l'ambition ; et je ne demeure pas cependant sans rien faii'e; mais je ne pense pour maintenant qu'à m'instruire moi-même, et me juge fort peu capable de servir à instruire les autres, principalement ceux qui, ayant déjà. acquis quelque crédit par de fausses opinions, auroient peur de le perdre, si la vérité se découvroit. >i Au même, du 14 août de la même année: « Le sieur Beecman vint ici samedi au soir, qui me prêta le livre de Galilée, et il l'a emporté ce matin ; en sorte que je ne l'ai eu entre les mains que trente heures. Je n'ai pas laissé de le feuilleter tout entier, et je trouve qu'il philosophe assez bien du mouvement... Il manque plus en ce qu'il suit les opinions déjà reçues qu'en ce qu'il s'en éloigne, excepté, toutefois, en ce qu'il dit du flux et du reflux, que je trouve qu'il tire par les cheveux. Je l'avuis aussi expliqué en mon Monde par le mouvement de la terre, mais d'une façon toute différente. Je veux pourtant bien avouer que j'ai rencontré en son livre quelquesunes de mes pensées... Ses raisons, pour prouver le mouvement de la terre, sont fort bonnes, mais il me semble qu'il ne les étale pas comme il faut pour le persuader. . . Il m'est impossible de répondre déterminément à aucune question de physique, qu'après avoir expliqué tous mes principes, ce que je ne puis faire sans le traité que je me résous de supprimer. » Voyez le tome VI de notre édition de Descartes. Plus tard, en i644, dans les Principes, il en est

lequel il devait -confirmer et perfectionner les idées de Galilée et prévenir peut-être Huyghens et Newton. Il abandonna ce grand ouvrage, ne l'acheva |K>int, ne le publia jamais et n'en laissa que des fragments qu'on n*osa mettre au jour qu'assez longtemps après sa mort, en 1 666 , et encore avec des précautions infinies. En effet , l'éditeur rappelle que. Descartes ne donne l'opinion du mouvement de la terre que comme une fable qui ne peut pas être nuisible. « M. Descartes savoit , dit-il , que si quelque part on défendoit de parler du système de Copernic comme une vérité ou encore comme d'une hypothèse , on ne défendoit pas d'en parler comme d'une fable ; mais c'est une fable qui , non plus que les autres apologues , ou profanes, ou sacrés, ne répugne pas aux choses qui sont par effets » Clerseller donna une seconde et meilleure édition de cet écrit en 1677, et c'est peut-être à l'occasion de cette édition que notre petite société philosophique de Lorraine agita dans l'ombre la redoutable question. Dom Hobert

léduit à s^exprimer ainsi : k J'aurai plus de suin que CopiM'iiic, de no puint attribuer de mouvenent à la terre, et je lâcherai de faire que mes raisons soient plus vray«î.i que celles de Tycho. Je proposerai l'hypothèse qui nio scrable la plus sinq>le...; et cependant j'avertis que je ne prétends point qu'elle soit reçue comme entièrement conTormc h lu vérité, mais seulement comme une supposition qui peut être fausse... » Troisième purtic, n* 19. Voyez notre édition, t. III. Gassendi, qui pensait au fond l'omme (Jalilce, parle comme Descartes; et en 1647, dans sa réponse au père Noél, Pascal, par scrupule de méthode et de conscience, n'ose exprimer que le doute: « Quand on discourt humainement du mouvement et de la stabilité de la terre, tous les phénomènes du mouvement et des rétrogradations des planètes s'ensuivent parfaitement des hypothèses de Pt(»léniée, de Tycho, de Copernic et de beaucoup d'autres qu'on peut faire, de toutes lesquelles une seul.'; peut être véritable. Mais qui osera faire un si grand discerncmeiit, et qui pourra, sans danger d'erreur, soutenir l'une au prj'iudice des autres? »

• Le Monde de M. Desvartes, ou le Traité de ht lAimine. Paris, \%{\\, in-iQ. La préface est signée D. R.

prend ouvertement et courageusement parti pour le système de Copernic. Le cardinal se tire d'affaire en traitant le système de Copernic et celui de Tycho-Brahé , comme deux hypothèses qui se valent à peu près Tune l'autre ; il prétend que les partisans de Copernic ne s'appuient après tout que sur des apparences , et que toute la question se réduit à peu près à celle-ci : « Un bâton ayant été coupé avec la scie , décider d'après l'aspect seul des deux morceaux du bâton» si c'est la scie qui a passé sur le bâton, ou si c'est le bâton qui a passé sur la scie. » Enfin, selon lui, on a tort de faire tant de bruit de tout cela; et avec un peu plus de circonspection, on eût évité les censures de Rome.

Cette opinion peut paraître aujourd'hui faible et pusillanime ; nous sommes obligés de soutenir qu'à l'époque où elle fut exprimée, et sous la plume d'un cardinal, elle était presque courageuse ; et nous doutons même que Retz , tout intrépide qu'il était , eût osé parler à Rome comme il le faisait à Commercy ; car il traite le système de Copernic avec équité, au moins comme une hypothèse, tandis qu'à Rome on interdisait de le présenter même sous cet humble caractère. Il faut sortir du xix® siècle et se replacer en esprit au plus fort de la persécution du cartésianisme pour bien apprécier ce que nous allons transcrire.

RÉFLEXIONS DU CARDINAL DE RAIS SUR LA QUESTION, SI c'est la TERRE QUI TOURNE A l'eNTOUR DU SOLEIL, OU si c'est LE SOLEIL QUI TOURNE A l'eNTOUR DE LA TERRE.

« Il est nécessaire^ ce me semble, devant que d'entrer dans cette question , d'observer que, lorsqu'on la forme ,

on ne prétend pas demander si le soleil, la terre et [es étoiles changent de rapport à Tégard Tuu de l'autre , ce qui est clair; mais que Ton demande seulement, si, lorsque ces changements se font , c'est la terre qui demeure immobile au milieu de la matière qui Tenvironne, pendant que le soleil traverse ou emporte celle dans laquelle il est contenu ; ou si c'est le soleil qui demeure immobile au milieu de la matière qui l'environne , pendant que la terre traverse ou emporte celle qui l'enveloppe.

« Supposé que ce que je viens de dire soit le véritable état de la question , elle me paroit chimérique en ce qu'elle demande Téclaircissement d'une chose dont il est impossible aux hommes de s'éclaircir. Voici ma raison , qui est si simple que je ne la crois devoir expliquer que par deux comparaisons.

« Si les matelots d'une armée navale qui fût en pleine mer par un ' si gros temps qu'ils ne vissent ni ciel ni terre , s'avisoient de disputer entre eux si quelqu'un de leurs vaisseaux ne changeroit pas de situation à l'égard des côtes, et lequel ce seroil précisément qui n'en changeroit point , et que ces matelots n'eussent pour règle de leur contestation que le seul aspect de leurs vaisseaux, n'auroiton pas sujet de leur dire que leur dispute seroit ridicule , parce que , selon ma supposition , ils seroient en mêm(* état où sont ceux qui, naviguant en pleine voile dans des courants, s'imaginent qu'ils avancent , quoiqu'ils reculent effectivement ?

« Si deux bateaux dont le premier seroit attaché à une maraille , et dont le second conleroit bord à bord du premier sur un canal couvert, où l'on ne verroit que les bords

des deux bateaux , si ces deux bateaux , dis-je , étoient vus par des gens du monde qui auraient les meilleurs yeux, comme ces spectateurs pourroient-ils juger, par la seule vue de ces deux bateaux , lequel des deux seroii attaché à la muraille?

» Voyons-nous plus clair dans la matière qui environne la terre? Voyons-nous plus clair dans la matière qui environne le soleil , que ces matelots ne verroient en pleine mer, selon notre supposition, que ce spectateur ne verroit de ce canal ? La matière qui eavironne le soleil , les étoiles et la terre , ne tombant sous aucun sens, ne nous peut servir de raison pour déterminer la manière dont les corps y sont, ou en repos ou en mouvement. Qui a dit à Clopernic que la terre tourne effectivement à l'entour du soleil? Qui a dit à Tycho-Brahé que les planètes tournent à l'entour du soleil et ce total à Tentour de la terre? Qui a dit à Ôescarles que la terre est emportée dans son tourbillon? Toutes les raisons que les uns et les autres allèguent pour la défense de leurs opinions, n'aboutissent qu'à des hypothèses arbitraires, et il faudroit, pour décider avec fondement de ce qui se passe à l'égard de la matière qui environne la terre, le soleil et les étoiles, il faudroit, dis-je , que toute cette matière tombât sous nos sens , ce qui est impossible , parce que nous n'en avons pas plus de connoissance que de celle qui se passe dans le centre du soleil. Je conclus donc que puisque la connoissance du niouvement du soleil ou de la terre dépend de celle de la nature de la matière qui les environne , qui ne tombe pas sons nos sens , je conclus , dis -je , que cette question est

do nombre de celles qui ont fait beaucoup d^ bruit et qui n'ont pas de fondement.

? L'on pourroit objecter que la matière qui environne la lerre, le soleil et les étoiles, est connue, parce que ce nVst autre chose que Tair que nous connoissons par les venis. Mais celle objection me paroîl frivole , parce que cet air que nous connoissons n'est que le plus grossier de la matière environnante , et par conséquent ses mouvements si petits et si irréguliers, qui sont les seuls que nous en connoissons , ne peuvent avoir aucun rapport avec l'état du repos ou du mouvement du total de la terre. Quelle lumière les vents , par lesquels seuls nous connoissons l'air, nous peuvent-ils donner pour discerner si la terre ou le soleil fend ou traverse toute la matière qui les environne , comme un poisson fend l'eau , si ils en sont emportés, si ils les emportent, ou si ils y demeurent en repos? Et cependant c'est précisément ce qu'il faudroit connoitrc pour déterminer la question dont il s'agit.

« L'on pourroit dire en second lieu que mon opinion seroit bien fondée, si les astronomes n'avoient jugé du mouvement du soleil et de celui de la terre que par la connoissance qu'ils auroient prétendu avoir de la matière qui environne ces deux corps, mais que comme ils ont pris pour fondement de leur doctrine les différents rapports que ces deux corps ont l'un envers l'autre , qui ne se prouvent pas seulement par la vraisemblance mais même qui se démontrent, l'on n'a pas sujet de croire que leurs raisonnements n'aient eu au moins des principes raisonnables. A quoi je réponds, que cette objection même est ce qui me fait le plus clairement connoHre que les prin-

21 /l LE GABDINAL DE RETZ CARTÉSIEN.

cipes des astronomes sont faux , parce qu'elle rnc marque que ces principes eux-mêmes ne sont que des préjugés uniquement fondés sur ceux que Ton prend dans Feufaoce. Je m'explique. Quand les enfants voient un oiseau qui voie au travers d'une cour, ils s'imaginent qu'ils aperçoivent que l'oiseau fend et traverse cet espace, quoique dans la vérité ils n'aperçoivent que le changement de la situation de l'oiseau à leur égard et à l'égard des murailles qui environnent la cour; car qui leur a dit que cet oiseau n'emporte pas une partie de l'espace , au lieu de la traverser? Ainsi font, à mon opinion, les astronomes. Ils voient que le soleil, les étoiles et la terre changent de situation à l'yard l'un de l'autre , et ils en concluent, les uns que le soleil traverse la matière environnante , et les autres que c'est la terre qui la fend.

« Il me semble que le vulgaire a mieux pris son parti. Il n'a jugé que par les apparences qui sont souvent fausses et qui peuvent l'être en cette occasion plus qu'en toute autre, mais qui me paroissent toutefois plus raisonnables que des spéculations qui ne sont fondées que sur des apparences qui n'appartiennent en façon du monde à la question. Le vulgaire a raison de laisser la terre en repos dans sa matière environnante , puisqu'il ne s'aperçoit pas qu'elle se meut. Il a encore raison déjuger que 1^ soleil a du mouvement dans la sienne , puisqu'il ne s aperçoit pas qu'il y soit en repos , et ces apparences sur lesquelles le vulgaire forme son jugement appartiennent directement à la question. Par la raison du contraire , ces astronomes ont tort de dire que la terre se meut et que le soleil est en repos, puisqu'ils ne le disent qiio sur des apparences

qui ne regardent qae le changement de situation de ces corps à regard Tan de Taotre , et nallement à l'égard de la matière qui les environne , de laquelle il est toutefois uniquement question.

tt Sur le tout de quoi s*agil-il pour faire tant de bruit ? Quand ou voit un bâton qui a été coupé avec la scie , seroit-ii aisé de décider, par i*aspect seul des deux morceaux du bâton , si c'est la scie qui a passé sur le J:)âton , ou si c'est le bâton qui a passé sur la scie ? Je demande s'il est plus facile de déterminer, par le seul aspect de changement de situation du soleil et de la terre à leur égard, lequel c'est des deux qui tourne à l'entour de l'autre dans la matière qui l'environne ?

'( J'infère de ce qui est ci-dessus : 1*" que les hypothèses des astronomes ne sont bonnes que sur leur papier, parce que leur papier leur tient lieu d'un espace qui tombe «ous leurs sens; â^'que s'ils avoient parlé sur cet article comme je le fais, ils ne se seroient point attiré la censure dont Rome a noté Galilée. »

RÉPONSE DE DOM ». DÉGABETZ AUX RÉFLEXiOiNS DE M. LE CARDINAL DE RAIS SUR LE MOUVEMENT DU SOLEIL ET DE LA TERRE.

« Pour répondre aux belles et solides réflexions de luouseigneur le cardinal sur la question si c'est le soleil qui tourne à l'entour d£ la terre ou la terre qui tourne à l'en* tour du soleil , on pourroit raisonner premièrement sur les fondements de saint Thomas et de ceux qui Font suivi touchant la nature du lieu et du mouvement. Ilsopl pre-

iilièreineiit supposé, avec Âristotc et avec tous les philosophes el astronomes, que, pour expliquer le mouvemenl désastres, ilfalloit demeurer d'accord que les mouvements se faisoient à Tentour du centre du monde; et Ton a cru très-communément , jusqu'à Copernic, que c'étoit la terre qui occupoit le centre du monde, où elle demeuroit immobile, et que les astres tournoient à Tentour. Ils ont encore supposé que le lieu par lequel on déterminoit les mouvements des corps devoit être leur superficie environnante , immobile , et ils n'ont pu dire ce que c'étoit ((ue cette immobilité qu'en la déterminant par rapport aux pôles du monde qu'ils ont appelés les points fixes, ou même par rapport à quelques parties des espaces imaginaires ou à l'immensité de Dieu. Enfin , ils se sont imaginé que, si c'est le soleil qui se meut , il faut nécessairement que la terre demeure en repos , et que, si elle a du repos, le soleil n'en a pas. Cela étant supposé, on a cru qu'on avoii raison de dire que c'est la terre qui est immobile au centre du monde et que c'est le soleil et les étoiles qui tournent à l'entour, parce que toutes les apparences nous portent à former ce jugement.

r< Copernic ayant osé dire expressément que c'est le soleil qui est au centre du monde et que la terre tourne à l'entour, on a commencé à examiner la chose avec soin, au lieu qu'avant cela on se contentoit de l'opinion vulgaire qui n'étoit point fondée sur une recherche en acte, et supposant toujours qu'il est nécessaire que les mouvements se fassent à l'entour d'un corps qui soit immobile au centre du monde. Tycho a combattu Copernic et a soutenu que c'est la ten*e qui est immobile au centre du

luoude , et qa*il n'y a que ses planètes qui tournent a Tentour du soleil, lequel, avec tout le reste des astres, tourne lui-même à Tentour de la terre. Sur cela , est venu M. Descartes qui a dit que, faute de bien entendre la nature du mouvement local, on parloit en Tair et sans savoir ce qu^ou disoit, et qu'il n'y a point de lieu immobile qu'autant qu'on le détermine par la pensée ; que quand il y a du mouvement dans les corps, ils se meuvent également à l'égard l'un de l'autre ; que pour savoir si quelqu'un des grands corps qui nous paroissent dans le monde traverse ou ne traverse pas la matière qui l'environne, il faut conuoitre la nature de cette matière, et qu'aucun astronome ne s'étant appliqué à cette recherche . on ne peut parler du mouvement du monde que par supposition, et qu'il est ridicule de déterminer par leurs suppositions comment la chose se passe à l'égard de la matière environnante.

» Cette doctrine de M. Descartes me paroissant solide , je me vois obligé de renoncer au sentiment de ceux qui ont suivi saint Thomas et les astronomes, et je dis que M. Descartes a eu raison de mettre le soleil au centre du monde, la terre et les planètes au centre d'autant de tourbillons, dans lesquels ils sont emportés par la matière qui les environne et qui tourne elle-même à l'entour du soleil qui est au centre du grand tourbillon.

« La raison de M. Descartes n'est pas fondée sur des

préjugés de l'enfance comme celle des astronomes, mais

sur une connoissance exacte de la matière dont la terre,

le soleil et les astres sont environnés. On dira peut-être

que tout ce qu'il a écrit sur ce sujet n'est que par forme

(le pure supposition , comme il le confesse lui-uiême ; mais on doit savoir qu'il y "a deux sortes de suppositions : les unes sont purement arbitraires et Ton n'en peut déduire qu'un petit nombre d'effets, après quoi il en faut faire de nouvelles, et de cette manière on ne dit rien de solide ; les autres suppositions ne portent ce nom que pour marquer Tordre qu'on a suivi en cherchant, et elles doivent passer pour prouvées et pour démontrées , lorsqu'on en déduit, par des conséquences nécessaires, un très -grand nombre d'effets, et qu'on voit que tous les autres qui en pourroient procéder s'en peuvent déduire de même. C'est ainsi que Thaïes ayant fait une supposition que l'interposition du soleil, de la lune et de la terre pourroit bien être la cause des éclipses, cette supposition a servi tant de fois à trouver la vérité qu'on ne la regarde plus connue une supposition, mais comme une vraie cause par laquelle on connoita priori les éclipses même futures. Il en est de même du poids de la colonne d'air, et l'on peut dire que ce que tous les arts ont inventé pour les commodités de la vie n'a été trouvé que par cette voie de supposition.

« Ceux qui ont étudié la physique de M. Descartes ne peuvent douter de ce qu'il a dit des mouvements du tourbillon qui emporte la terre , après avoir considéré que la plus simple des suppositions sert à découvrir et même à prévoir une infinité d'effets. Les mouvements de la tuatière subtile et les tournoiements qui arrivent nécessairement aux globules du second élément, nous découvrent la formation de la nature de toutes les couleurs. La nature du feu s'explique par le pirouetteraeut des petites parties de la matière des corps combustibles qui nagent

dans la très-subtile matière du premier élément. Le flux et le reflux de la mer se démontrent par la pression que cause sur les eaux la matière dont le cours est resserré entre la lune et la terre. La matière cannelée, qui se forme nécessairement en passant entre les globules du second élément, produit par ses mouvements tous les ciTets qu*on voit dans l'aimant , et ainsi des autres.

« Les méchantes hypothèses (par exemple, celle de Gassendi) ne nous font voir rien de semblable. Après avoir supposé que les espaces imaginaires et le vide qui en fait |)artie reçoivent tous les mouvements qui se font dans le monde, il suppose que tout est composé d'atomes que Dieu même ne sauroil diviser, quoique chacun ait sa grandeur : il suppose que chaque atome a sa grosseur particulière, et ainsi voilà autant de suppositions qu'il y a d'atomes. Il en fait de même des parties de l'espace imaginaire, vers chacune desquelles chaque atome se porte par inclination plutôt que vers un centre. Et, après tout cet appareil de suppositions, il n'en peut déduire presque aucun effet, et c'est par des détours incompréhensibles qu'il en fait sortir son système du monde , qui est le même que celui de Copernic.

« Il s'ensuit de tout ce discours que l'opinion de M. Descartes touchant le mouvement de la terre et 1« repos du soleil n'est pas fondée sur des préjugés, comme son Éminence le suppose , ni sur une simple supposition en l'air, mais sur un raisonnement très-solide , puisqu'il est tiré d*une supposition qui est très-bien prouvée par ses conséquences. ))

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