‹ Fragments de philosophie cartésienneChapitre 32 sur 35 · LETTRE DE MALEBRANCHE · texte numérisé non relu

LETTRE DE MALEBRANCHE

Cel2julnl7i4.

« IVlonsieur,

« Je voulois attendre que j'eusse assez de loisir pour réfuter au long l'auteur en question , et satisfaire vos désirs autant que je le pourrois; mais, prévoyant que ce Icuair ne me sera jamais donné, que la main me tremble si fort, en été surtout, que je ne peux écrire une ligne lisible dan« le temps que j'aurois écrit autrefois une page, de peur de vous faire attendre trop longtemps pour trop peu de chose, je réponds ici à votre lettre datée du 6 mai. Ma réponse obtiendra de vous et que vous rabattrez beaucoup de l'estime que vous avez de moi, et qu'en cela vous me rendrez

' Fragmenta philosophiques, 3* édition^ t. U, p. I6T.

justice, et elle oe vous donnera point aussi sujet de penser que je suis peu sensible à ce qui vous regarde.

« J'ai relu, Monsieur, vos lettres précédentes, et lu et relu votre dernière , et il me paroîl que non-sculenientje vous ai marqué^ dans celle que j'ai eu l'honneur de vous écrire, en quoi consistoit le paralogisme de l'auteur, et la cause même de son erreur, qui est (qu'iPj confond le monde, l'étendue créée, qui ne peut être l'objet immédiat de l'esprit , parce qu'il ne peut afîecter l'esprit , agir en lui, avec l'idée de cette étendue que J'appelle étendue intelligible , parce que c'est elle seule qui affecte Tesprit. Or cette étendue intelligible n'est point faite; elle est éternelle, nécessaire, infinie : c'est, selon que je crois l'avoir prouvé, l'essence de Dieu , non selon son être absolu , mais en tant que renfermant , entre toutes ses réalités ou perfections infinies, celle de l'étendue ; car Dieu est partout. Mais l'étendue locale dont le monde est composé, Paris, Rome, mon propre corps, étendue qui n'est point l'objet immédiat de mon esprit, n'existe point nécessairement ; car je conçois que , quand Dieu auroit anéanti le monde créé, si Dieu m'affectoit comme il m'affecte, jt; verrois comme je vois , et je croiroîs que ce monde existe encore , parce que ce monde n'est point ce qui agit dans mon esprit. L'âme est une substance qui aperçoit; mats elle n'aperçoit que ce qui la touche et la modifie, ce que le corps ne peut faire.

« Je dis donc encore que l'auteur se trompe, parce qu'il prend l'idée du monde , le monde intelligible ou Tétendue intelligible, pourie monde, les idées pour les

' Manque dans roriginal.

choses mêmes, et quMi croit que l*éleadue du monde est éternelle , nécessaire , etc. , parce que telle est retendue intelligible, fondé sur ce principe que vous rapportez , mal entendu par Fauteur, que Ton peut assurer d'one chose ce que Ton conçoit être renfermé dans son idée. Ce principe est vrai , parce que Dieu ne peut avoir créé les êtres que sur les idées qu'il en a, et que les idées que Dieu a sont les mêmes que les nôtres , quand elles sont nécessaires; car il n*y auroit rien de certain si les idées que nous avons étoient différentes de celles de Dieu. Ce principe est vrai par rapport aux propriétés des êtres; mais il n'est pas vrai par rapport à leur existence. Je peux conclure que la matière est divisible, parce que l'idée que j'en ai me la représente telle; mais je ne puis pas assurer qu'elle existe, quoique je ne puisse pas douter de l'existence de son idée. Car son idée est actuellement l'objet immédiat de mon esprit, et non la matière même, et je ne puis savoir qu'elle existe que par révélation , ou naturelle ou surnaturelle, ainsi que je l'ai expliqué dans les Entretietis métaphysiques. Le monde intelligible est en Dieu et Dieu même; car ce qui est en Dieu est substantiellement tout Dieu. Il n'en est point une modalité, parce qu'il n'y a point de modalité dans l'infini, de néant dans l'être, ou qui termine l'être infini. Dieu est tout ce qu'il est, partout où il est, dans tout ce qu'il est, ce que l'esprit fini ne peut comprendre. Mais nous ne voyons pas l'essence de Dieu selon ce qu'elle est en elle-même absolument , quand nous pensons à l'étendue , au monde intelligible : nous ne voyons que ce que Dieu voyoit en lui-même quand il a voulu créer le monde.

« Je ne comprends pas , Monsieur, comment vous trouvez de la difficulté à concevoir (lettre précédente) la différence qu'il y a entre Tidée d'une chose et la chose même, entre l'étendue créée , que j'appelle matérielle, celle dont le monde est composé, et qui, sans le mouvement , qui est la cause de leurs différentes figures, ne seroit qu'une masse informe , et l'idée que Dieu en a et dont il affecte mon esprit , idée que j'appelle intelligible , parce que la matière ou l'étendue créée n'a point d'efficace propre et ne peut agir sur mon esprit. Je suis surpris comment , de la réponse de Théodore (Eut métaph, n° 12), vous concluez que par l'étendue intelligible il est clair que je rC entends autre chose que l'étendue substance^ dont l* étendue créée ou matéiielle y c'est-à-dire les corps ^ la couleur^ la dureté, etc. , qui affectent nos sens et notre imaginatioii , ne sont que de simples modes. J'entends, Monsieur, tout autre chose que ce que vous pensez. Cela est évident par ce qui précède. Mais je m'explique.

« Quand je pense à l'étendue les yeux fermés, alors l'idée de l'étendue me la représente immense et partout la même parce qu'elle affecte mon esprit partout d'une pure perception, et si légère qu'il me semble qu'elle n'est rien et ne représente rien de réel. J'appelle celle étendue intelligible , parce que cette idée ne m'affecte point par mes sens. Mais , dès que j'ouvre les yeux , je dis que c'est cette même idée, et non quelque aulre , qui m'affecte des perceptions sensibles qu'on appelle couleurs rouge, vert, bleu : alors celte même idée devient sensible, d'intelligible qu'elle étoit, c'est-à-dire qu'elle m'affecte de perceptions sensibles. Caria même idée peut, par son efficace.

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car tout ce qui est eu Dieu est efficace, peut, dis-je, affecter Fâme de différentes perceptions, et cela môme par chaque partie idéale. Je dis idéale, car retendue intelligible n*est point localement étendue et n*a point de parties étendues. Par exemple, l'idée de main, qui seule est Tobjet immédiat de mon esprit , peut , dans le même temps, m'affecter de différentes perceptions, savoir, couleur, chaleur, douleur, et, si Dieu le vouloit, peut-être de cent mille autres. Car il est certain que les perceptions sensibles ne sont que des modifications de Tâme , diffé* rentes de Tidée ou de Fobjet immédiat aperçu. Si donc je regarde ma main , j'en aurai la perception couleur ; si je la regarde dans l'eau , j'en aurai la perception froideur ; et si , en même temps que je la regarde dans l'eau froide , j'ai la goutte, j'en aurai la modification ou perception douleur. Ainsi la même idée de ma main peut m'affecter en même temps de différentes perceptions ; et à plus forte [raison] c'est la même idée qui peut affecter Arîste , selon la réponse que lui fait Théodore , lorsqu'il en a de légères et indifférentes perceptions , ou qu'il en a de vives et intéressantes.

« Il me parait toujours que la cause des erreurs de l'auteur est qu'il confond les idées des choses avec les choses mêmes , les idées qui seules peuvent affecter les intelligences, avec les êtres qui ne peuvent agir sur l'esprit. Cependant ce n'est pas notre propre corps même qui agit sur notre âme , mais l'idée de notre corps, Car la main qui fait mal à un manchot , lorsque l'origine des nerfs S qui répondoient à sa main avant qu'on la lui eût coupée,

' Sir. Linez: lorsque le» iieiTs.

DE MALEftRANCHE ET t>E MAJRAN. 311

sont rudement ébranlés, n'est que la maiti idéale; car sa main , qu'il croit être celle qui lui donne la perception douleur , n'est plus. Avant même qu'elle fût coupée, ce n'étoit point elle qu'il voyoit et qu'il sentoit immédiatement , car il n'y a que les idées qui affectent les esprits ; idées efficaces , parce que ce sont l'essence du Tout-Puissant , en tant qu'elle renferme éminemment les perfections qu'il a créées, qui touche l'esprit *. L'étendue intelligible n'est point , sans doute , l'étendue que vous appelez étendue substance, mais l'idée de l'étendue substance dont le monde est composé; c*est l'idée de l'étendue substance dont Paris, Home, etc. , sont des parties et non des modes simples. Les modifications de l'étendue ne sont que les figures qui les terminent , et l'on n'a jamais pris les parties d'un tout pour les modifications du tout , une demi- sphère, soit intelligible, soit matérielle, pour des modifications de la sphère, un pied cube d'étendue pour une modification d'une étendue infinie ; car une étendue infinie n'auroit point de modification, point de terme enquoiconsistela modification. « Je ne comprends rien , Monsieur, dans ce que vous répondez à ce que j'ai dit , qu'un pied cube est une substance, ou plutôt une infinité de substances , ou 12x12x12 pouces de substance; car je puisapercevoir un pouce cube sans apercevoir le pied cube : mais je ne puisapercevoir la ligure qui le termine sans l'étenduequ'il renferme, parceque la figure n'en est que la forme. La figure est donc le mode , et l'étendue la substance , et l'idée de la figure l'idée du mode , et l'idée de l'étendue l'idée de la substance étendue. Il est évident que si tin pied n'est pas substance , mais

* Sic. Phrase évidemment incorrecte.

modification , uoe inûnité de cubes ne seront point une substance infinie, mais un assemblage infini de modifications. « Je sais bien qu'un pied cube est de même nature que toute autre étendue , mais ce qui fait qu'un pied cube est distingué de tout autre , c'est sou existence. Qu'il y ait des êtres de même ou de différente nature si cela se peut, ou qu'il n'y ait rien qui l'environne , il sera toujours ce qu'il est. Je sais aussi que l'idée de l'étendue est infinie, que l'esprit ne peut l'épuiser : mais l'idée de l'étendue n'est pas le monde , c'est l'idée de la substance étendue , substance dont le souverain Ouvrier après l'avoir créée , a composé l'univers avec un art infini ; car il lui falloit une substance divisible à Tinfini pour perpétuer la génération des animaux et des plantes , sans arrêter le cours uniforme et majestueux de sa Providence. J'ai traité cette matière dans une optique [que] j'ai donnée dans la dernière édition de la Recherche de la vérité,

« Je trouve, Monsieur, que l'auteur est plein d'équivoques et qu'il ne prouve que cette vérité, que l'idée d'une étendue infinie est présente à l'esprit, eu sorte que l'esprit ne peut l'épuiser , et cette vérité encore qu'il n'y a point deux sortes d'idées d'étendues; mais il confond l'idée de l'étendue avec le monde. Il faut bien que l'ouvrage soit conforme à l'idée de l'ouvrier, idea suo ideato, comme il parle, mais il n'est pas possible qu'il soit l'ouvrier même.

« Pour moi. Monsieur, je conçois clairement dans l'étendue intelligible infinie , une infinité de parties iulei* ligibles, et que, si l'étendue créée n'étoit qu'une masse informe sans mouvement, il y auroit une infinité de parties

difîéreiues dont on pourroit former Paris, Rome, des cul)es , des sphères , qui seroient toutes des substances particulières de cette substance infinie, et toutes de même attribut , cVst-à-dire toutes étendues et de même nature , toutes des substances mais plus ou moins grandes. Je conçois même, à Tégard des nombres, que les unités dont ils sont composés sont infinies et distinguées, j*entends intelligiblement , car je parle des nombres nombrants. Ce ne sont pas différentes substances , car ils sont en Dieu , et tout ce qui est en Dieu est Dieu tout entier , si l'on peut parler ainsi. Il est un et tout. Tel est nécessairement Têtre infmi , et ce que l'esprit fini ne doit pas espérer de comprendre, jusqu'à ce qu'on le voie tel qu'il est, car nous ne pouvons savoir que les choses dont il nous a donné des idées claires, et nous ne concevons clairement que l'étendue et les nombres et quelques principes généraux. Je dis donc qu'il y a une infinité d'unilés intelligibles , car s'il n'y en avoit que dix, on ne pourroit penser à cent, parce que dix n'est pas cent et qu'il contient dix fois moins d'unités que cent. Ainsi l'esprit ne peut voir cent dans dix , car il y en auroit quatre-vingt-dix qu'il verroit et qui ne seroient point. Mais voir rien et ne point voir c'est la même chose. On peut conclure de là qu'il n'y a que Têtre infini qui peut seul éclairer l'esprit. Mais c'est une vérité qu'on peut démontrer en cent manières. Je la prouve dans le traité d'optique d'une manière dont je crois que vous serez content , d'autant plus que l'optique est une matière où on démontre mathématiquement les vérités. L'optique fait voir la différence extrême qui est entre les idées et les objets qu'elles représentent, et qu'il n'y a qu'une inlelli-

gence infinie qui puisse en un clin d*œil faire une infinité de raisonnements instantanés, tous réglés par la géométrie et les lois de Tunion de l'âme et du corps. Je crois aussi , avant ce traité , dans le quatrième volume , avoir démontré la cause physique de tous les effets naturels , que je prouve par Fexplication du feu, de la dureté , fluidité, lumière , couleur, la réfraction, réflexion, pesanteur; le tout fondé sur ce principe que les corps ne sont mus que lorsqu'ils sont poussés,et sur quelques expériences dont tout le monde convient etquechacun peut faire. Groiriez-vous, Monsieur, que (a cause de la pesanteur est la même que la réfraction des verres? Je dis cela pour donner la curiosité d'en voir la preuve et de vous détourner de fauteur en question.

« Vous voulez bien, Monsieur, que je vous dise que l'évidence ne se trouve que lorsqu'on ne raisonne que sur des idées claires , et que Jésus-Christ étant venu pour nous instruire par les apôtres des vérités où nous ne pouvons atteindre , on peut bâtir sur les dogmes de la foi et tâcher d'en avoir l'intelligence; mais les révoquer en doute ou ne les vouloir croire que lorsqu'on en voit clairement la vérité, c'est une disposition mortelle. Vous citez la Recherche de la vérité; lisez-en. Monsieur, le troisième chapitre, article deux.

« Faute d'avoir une idée claire de l'âme, nous n'en connaissons rien : car le sentiment intérieur n'est pas proprement une connoissance. ous connoissons clairement un cercle, un cube, un nombre, etc., il est vrai, mais c'est que ce sont des idées claires. Mais nous ne connoissons pas les perceptions ou les modifications dont ces idées affectent notre esprit, parce que nous n'avons pas

DE MALEBRANGHE ET DE MAIRÂN. 315

ridée ou Tarchétype de Tesprit. Nous voulons, nous formons des actes sans savoir ce que c'est qu*un acte, en un mot, nous ne connoissons rien de ce que nous sentons en nous. Cependant l'âme est fniie, de plus elle se sent, elle n'est point distinguée d'elle-même. Nous ne devons donc pas révoquer en doute des vérités bien prouvées d'ailleurs, à cause des prétendues démonstrations d'un auteur, qui ne savoil peut-être pas qu'on ne peut rien démontrer qu'en développant des idées claires, et qui certainement ne voyoit pas l'essence divine iufinie en elle-même.

u Trois personnes se trouvent ensemble, un philosophe, un géomètre, un goutteux. Le géomètre dit au goutteux : Vous croyez que vous avez la goutte, mais il n'en est rien, je vous le démontre. La douleur ne peut être causée que par votre corps, ou par votre âme, ou de Dieu seul. 1^ Elle ne peut être causée par le corps, car votre corps ne peut agir sur votre âme ; demandez-le à monsieur le philosophe; 2° ce n'est pas votre âme qui se tourmente ellemême, car si la douleur dépendoit de vous, vous n'en souffririez jamais. Enfin ce ne peut être Dieu , car Dieu ne la connoît pas la douleur; certainement Dieu ne tire ses connoissances que de lui-même ; or il n'y a point en lui de douleur, il seroit malheureux , il ne peut donc pas en vouloir produire en vous puisqu'il ne sait ce que c'est. Cela est démontré, demandez-le au philosophe, ou montrez-nous précisément le défaut de la démonstration. Je sais qu'elle est fausse , répond le goutteux , et que vous vous moquez de moi. — Adieu. Le vrai fidèle fait comme le goutteux, il n'écoute pas seulement ceux qui attaquent la foi , de peur d'être embarrassé par des objections qu'il

ne pourroit pas résoudre; car perdre la foi c'est tout perdre, et la foi ne vient que par la révélation et non de la spéculation des idées claires des mathématiques et des nombres. Je suis, Monsieur, avec bien du respect, « Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

« Mâlerranche,

« iVIa santé, Monsieur, a peine à se rétablir; je viens encore de me faire saigner. J*ai soixante-seize ans, je no sais [si] je répondrai à V Action de Dieu sur les créatures, quoique il y a déjà du temps que j*y fais mes observations. L'auteur parle bien et raisonne , à mon sens, fort mal ; il me paroît qu'il renverse toutes les idées qu*on avoit de Dieu, sagesse, justice, bonté, etc., et je crois que ce livre tombera quand la prévention sera passée. Les objections qu'il me fait sont celles de M. Arnaud, auxquelles j'ai répondu autant que je l'ai cru nécessaire. »

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